au 4 novembre 2002


Ce dialogue couvre la situation en Russie, l’élection du Brésil, les nouveauxleaders sud-américains et la montée du mouvement islamiste en Turquie.

Au 4 novembre 2002

Mansour : A propos, comme je vois que tu numĂ©rotes toute nos conversations, l’idĂ©e m’est venu subitement ce matin qu’il serait peut ĂŞtre intĂ©ressant d’avoir Ă  l’idĂ©e de publier un jour ces conversations relatives aux visions de deux civilisations qui apparemment sont diamĂ©tralement opposĂ©es et qui pourtant montrent tout de mĂŞme qu’il y a toujours un très grand dĂ©nominateur entre les civilisations. Peut-ĂŞtre que pour ce qui nous concerne en particulier ce dĂ©nominateur a Ă©tĂ© la civilisation française que nous avons partagĂ©e. Comme tu vois je jette souvent des pavĂ©s dans la marre….

Claude: Voilà une idée intéressante. Mais crois-tu vraiment que nos débats puissent intéresser plus que nos amis immédiats? De toute façon je les garde tous, sauf peut être quelques uns au début que je ne numérotais pas. Peut-être un jour seront-ils sur Internet ?

Mansour: En ce qui concerne les attaques contre Farrakian et son groupe, étant un vieux routier en politique, tu sais qu’il n’est pas nécessaire de dénoncer ouvertement un mouvement politique ou même une position politique pour aboutir à son propre objectif. Le dicton américain : » throw enough mud at your opponent and there is always enough that will stick » est toujours en vigueur comme on peut le juger dans cette nouvelle croisade américaine. Les amalgames, insinuations, et culpabilités par association sont les armes de cette rage actuelle qui grandit aux USA contre les musulmans.

Claude: Oui, mais elles sont alimentĂ©es par une peur rĂ©elle, alimentĂ©e continuellement, il est vrai, par ti-Bush. Cela ressemble aux traitements qui ont Ă©tĂ© infligĂ©s Ă  certaines minoritĂ©s durant la dernière guerre mondiale. Je ne suis pas d’accord quand tu me dis que les musulmans d’aujourd’hui ne peuvent pas se trouver dans une situation semblable Ă  celle que les Japonais ont vĂ©cue aux USA. Les AmĂ©ricains d’aujourd’hui ne sont certainement pas plus dĂ©mocratiques que leurs prĂ©dĂ©cesseurs. Il est vrai que le cadre judiciaire actuel est un peu plus solide que par le passĂ©. Mais nous voyons dĂ©jĂ  comment le ministre de la justice fĂ©dĂ©rale se comporte notamment après les Ă©vĂ©nements tragiques du 9 septembre dernier. Les mosquĂ©es sont devenues des lieux Ă  Ă©viter Ă  cause de la chasse aux sorcières qui est engagĂ©e par le FBI. Plusieurs associations caritives ont Ă©tĂ© dĂ©masquĂ©es comme Ă©tant un endroit de financement pour les terroristes islamistes dans le monde, et particulièrement aux USA. Il serait incomprĂ©hensible que les USA ne fassent rien parce que le visage de ces associations en est un de charitĂ©. Il faut faire la part des choses, et entre-temps plusieurs souffrent, il est vrai. Mais comment faire pour arrĂŞter les islamistes?

Mansour: Je suis d’accord avec ton apprĂ©ciation de Poutine lors de notre dialogue prĂ©cĂ©dent. Je crois aussi qu’il ne cherche qu’à redonner un sens d’honneur Ă  ce grand pays. Ni NapolĂ©on et encore moins l’Angleterre n’ont jamais rĂ©ussi Ă  mettre Ă  genoux cette nation. Je serais très Ă©tonnĂ© si la Russie ne revenait pas rapidement comme un grand joueur de l’arène internationale. Concernant sa situation Ă©conomique, je doute qu’elle puisse s’amĂ©liorer de sitĂ´t. Une Ă©conomie nationale dominĂ©e par des mafias criminelles ne peut pas sortir de son marĂ©cage. Il faudra que Poutine commence Ă  mener une guerre vĂ©ritable contre ces associations criminelles qui gèrent l’Ă©conomie de son pays aujourd’hui. Je doute qu’il ait le courage, ou les moyens de le faire. Ce cancer de criminalitĂ© qui gère l’avenir de plus de 170 millions d’habitants, ne sera pas facile Ă  traiter.

Claude: Oui tu as raison, mais j’ai l’impression que Poutine corrige la situation constamment. Il a fait le ménage dans les régions de la Russie en bousculant plusieurs gouverneurs malhonnêtes et la police devient de plus en plus efficace dans les grandes villes. Il semble, d’où je suis, que l’emprise mafieuse diminue quelque peu. Le temps le dira et je le souhaite à ce grand peuple qu’est le peuple russe.

Mansour: Pour ce qui concerne ma comparaison de la rĂ©action des USA vis-Ă -vis de Cuba et du reste du monde latino-amĂ©ricain depuis l’Ă©mergence de la United Fruit of America, je crois que tu te trompes. Tout d’abord, je te rappelle que Fidel Castro n’Ă©tait pas du tout un communiste au moment ou il avait finalement chassĂ© Batista de Cuba. C’est la rĂ©action amĂ©ricaine Ă  la rĂ©volution cubaine qui avait forcĂ© Fidel Castro Ă  embrasser une alliance avec le parti communiste cubain. Fidel Ă©tait un populiste, tout comme le nouveau prĂ©sident brĂ©silien.

Claude: Oui, tu as raison, mais il ne faut pas oublier que Fidel a annoncé son vaste programme de réforme agraire, accompagnée de la nationalisation de tout ce qui était étranger dans le pays, dès sa prise de pouvoir. Et pour compenser les propriétaires de ces valeurs, il a offert des obligations qui ne valaient pas leurs coûts d’impression. Voilà la raison principale de l’opposition initiale de Américains. De plus, Fidel est un vrai révolutionnaire, le seul de toute l’Amérique latine. Heureusement qu’il est comme il est car jamais il aurait pu faire cette révolution. Il était aussi entouré de plusieurs membres reconnus pour leur tendance communiste. Les Américains n’ont pas aimé et J.F. Kennedy s’est embarqué dans la bataille de la Baie de Cochons avec les résultats néfastes que l’on connaît. Suite à leurs menaces, obstructions et au gel des relations avec Cuba, Fidel s’est retourné vers l’URSS pour se trouver un contre-balancement. Il se disait humaniste, ni capitaliste ni communiste dès le 1er janvier 1959. Les américains le voyaient comme un socialiste. Ces amis qui l’entouraient, dont le Che et d’autres, étaient léninistes et marxistes et avaient dans la tête depuis le début d’amener Cuba de ce côté. Le 26 avril 1959, à Montréal, j’ai organisé une conférence de Presse pour Fidel que je présidais, durant laquelle plusieurs questions, dont une de René Lévesque qui lui demandait s’il était communiste. Sa réponse a été la boutade suivante: «Cette caméra de TV a une lumière rouge, la traiteriez-vous de communiste?». Pourtant quelques mois après, il annonçait ses ententes avec Khrouchtchev et la révolution basculait dans le camp de l’Est. Il a fait un grand travail et donné à son peuple de la fierté, l’éducation, la protection sociale, etc…Avant la révolution, ils étaient dans les mains d’un dictateur véreux, de maffiosi américains et de compagnies américaines sans-cœur appuyés par plusieurs Cubains profiteurs. La pauvreté et le désespoir régnaient dans le pays surtout en dehors de La Havane. Fidel a réussi à faire face au blocus des Américains qui n’ont pas voulu faire la part de choses, même 43 ans après. Incroyable ! Il a toute mon admiration.

Mansour: Si l’AmĂ©rique rĂ©agit vis-Ă -vis de cette victoire d’un syndicaliste au BrĂ©sil, de la mĂŞme manière qu’elle a rĂ©agi vis-Ă -vis de la rĂ©volution cubaine Ă  ses dĂ©but, je te garantis que nous aurons les mĂŞmes rĂ©sultats qu’Ă  Cuba. Le nouveau prĂ©sident brĂ©silien sera obligĂ© pour assurer sa survie politique de radicaliser ses positions si l’AmĂ©rique fait quoi que ce soit qui semblerait similaire Ă  la politique amĂ©ricaine vis-Ă -vis de Cuba et du Venezuela. Ce sera intĂ©ressant Ă  suivre. Car Lula est un syndicaliste revendicateur et il fera tout ce qu’il peut pour respecter ses promesses, mĂŞme les plus irrĂ©alistes. Il fera mal Ă  plusieurs. Au sujet du Venezuela, je suis tout de mĂŞme Ă©tonnĂ© que tu sois surpris que des millions de VĂ©nĂ©zueliens aient manifestĂ© contre le prĂ©sident, qu’ils avaient portĂ© au pouvoir d’abord et l’avaient dĂ©fendu face au coup d’Ă©tat instiguĂ© ouvertement par la CIA. J’ai vu les images des soit-disantes manifestations contre le prĂ©sident du Venezuela. Je n’avais pas vu une seule personne qui paraissait pauvre. Les seules gens qui ont Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©es par la CNN roulaient dans des autos mercedes. Les filles Ă©taient habillĂ©es comme si elles venaient de sortir de Sax 5th avenue. Alors ne parles pas de la colère populaire contre le pouvoir au Venezuela.

Claude: Oui c’est vrai, et je n’ai pas dit le contraire, mais ce sont quand même un million de personnes très importantes pour le Venezuela qui se révoltent contre un président qu’ils qualifient d’excentrique. On a vu ses pirouettes stupides à l’OPEC. Sûrement que cette manifestation a marqué les gens des favelas. A mon avis, le sort en est jeté et je crois que d’ici un an, un référendum sur le président aura lieu. Si vraiment la révolte ne vient que des milieux riches, Chavez gagnera et sera par après encore plus fort.

Mansour: Je te rappelle que pour la première fois dans l’histoire de l’AmĂ©rique latine, un coup d’Ă©tat militaire, appuyĂ© visiblement par l’administration amĂ©ricaine, a Ă©tĂ© chassĂ© par la rĂ©action de tout un peuple. Le jour mĂŞme du coup d’Ă©tat au Venezuela, l’administration amĂ©ricaine s’est empressĂ©e de reconnaĂ®tre le nouveau rĂ©gime officiellement.

Claude: J’espère que tu n’es pas surpris, car ce sont les Américains qui ont fomenté le coup.

Mansour: «Mark my word», je crois qu’une nouvelle AmĂ©rique latine commence Ă  se dĂ©velopper, au chagrin des USA.

Claude: Je te ramène à nos premiers échanges où je disais la même chose que tu contestais à ce moment-là. Je suis heureux que tu reconnaisses, enfin, ce phénomène grandissant qu’à apporté la démocratie à l’Amérique latine.

Mansour: Jamais l’hĂ©gĂ©monie incontestĂ©e des USA ne sera de rigueur dans ce sous continent. MĂŞme le prĂ©sident du Mexique, qui est pourtant une crĂ©ation de l’AmĂ©rique du nord, a Ă©tĂ© obligĂ© de dire non dernièrement Ă  Bush quand celui-ci le pressurisait pour appuyer ses positions au conseil de sĂ©curitĂ©.

Claude: Le président mexicain Fox est, à mon avis, le meilleur chef d’État de l’Amérique du Sud. Il a gagné une élection historique et est du genre d’homme à ne pas se laisser influencer par la démagogie. Je le vois devenir, peu à peu, le leader naturel de ce continent. J’ai bien aimé sa sortie cette semaine envers le Canada et les USA les accusant de se traîner les pieds en rapport avec le pacte de libre-échange signé par les trois pays. Le Mexique n’a pas les retombées désirées et je vois là encore l’effet de la politique protectionniste des USA. Le Canada veut, mais ne peut faire assez pour satisfaire le Mexique.

Mansour: II y a un nouveau vent d’indĂ©pendance qui souffle Ă  travers toute l’AmĂ©rique du sud. Je suis par contre d’accord avec toi que cette nouvelle majoritĂ©, dite de gauche, aura des difficultĂ©s Ă  concrĂ©tiser ses promesses sociales. La dette extĂ©rieure de toute l’AmĂ©rique latine, qui entre parenthèses est dĂ»e principalement aux USA, est tellement lourde, que tout gouvernement de gauche aura Ă  choisir entre la crĂ©ation de nouveaux emplois avec une politique monĂ©taire inflationniste ou continuer Ă  rĂ©sorber les fardeaux de la dette et accepter la foudre des masses populaires qui l’ont Ă©lu. Quel drĂ´le de choix !

Claude: Bien dit ! Voilà le drame de l’Amérique du Sud.

Mansour: Si j’Ă©tais roi comme on dit, je t’avoue que je n’hĂ©siterais pas Ă  forcer les banques extĂ©rieures Ă  renĂ©gocier ma dette. Et si les banques refusaient de coopĂ©rer alors je n’hĂ©siterais pas Ă  renier ma dette extĂ©rieure et Ă  me concentrer sur les problèmes de mon pays. Si je ne me trompe pas, je crois que l’Ă©conomie brĂ©silienne est entre la 4ième et 8ième du monde. Est-ce tu penses que les banques amĂ©ricaines en particulier auront suffisamment de courage pour mettre des bâtons dans les roues de ce nouveau rĂ©gime ? J’en doute. Mais il faudra beaucoup de courage politique aussi bien qu’une stratĂ©gie bien Ă©laborĂ©e de relance Ă©conomique au BrĂ©sil pour Ă©viter le pire dans les annĂ©es Ă  venir.

Claude: Il faudra bien un jour que plusieurs prêts à ces pays soient oubliés et effacés pour leur permettre de taquer et de trouver l’élan dynamique nécessaire pour les sortir du marasme économique où ils se trouvent. Je crois que les banques américaines et canadiennes agiront dans le bon sens. En ont-elles vraiment le choix ?

Mansour: Je ne partage pas du tout ton optimisme concernant les rĂ©sultats des prochaines Ă©lections aux USA. Peut-ĂŞtre que les dernières nouvelles concernant l’Ă©tat de santĂ© de l’Ă©conomie amĂ©ricaine joueront un rĂ´le dans le vote, mais j’en doute, car ces dernières nouvelles sont arrivĂ©es un peu trop tard pour les dĂ©mocrates.

Mansour: Pour ce qui concerne les Ă©lections prĂ©sidentielles de 2004, je pense qu’il dĂ©pendra endormement du candidat que les dĂ©mocrates vont choisir.

Claude: Ce sera leur seule chance. Mais si ti-Bush démontre dans l’élection actuelle une grande force, il est probable que n’importe quel candidat démocrate ne pourra pas gagner contre un ti-Bush si fort électoralement.

Mansour: Je viens de voir un reportage très intéressant sur la situation politique en Turquie. Et je voudrais bien entendu partager mon opinion à ce sujet.

Claude: Je viens d’entendre les résultats de l’élection d’hier et appris que le parti des islamistes modérés a gagné et sera le nouveau gouvernement turc. Il a pris le qualificatif modéré, suite à l’arrestation des chefs musulmans radicaux et la disqualification de leur parti radical avant les élections. Mais peut-on croire à toutes leurs promesses de normalité ?

Mansour: Tout d’abord, je dois t’avouer que de par la nature mĂŞme du rĂ©gime politique qui a en fait gĂ©rĂ© la Turquie depuis les annĂ©es 20 et qui me rappelle Ă©normĂ©ment la nature du rĂ©gime FLN en AlgĂ©rie, je n’ai pas Ă©tĂ© surpris d’apprendre que ce pays est en train de vivre aujourd’hui la mĂŞme crise politique que l’AlgĂ©rie a vĂ©cu dès le 5 octobre 1988. Les inĂ©galitĂ©s sociales, qui sont detoute façon inhĂ©rentes Ă  ce genre de rĂ©gime, exacerbĂ©es par la crise Ă©conomique et financière que la Turquie traverse en ce moment, sont dues une fois de plus Ă  la nature mĂŞme du rĂ©gime politique du pays et ne devraient qu’amener la Turquie Ă  une vĂ©ritable crise constitutionnelle.

Claude: Oui, cela ressemble à ce que l’Algérie a connu.

Mansour: D’après ce reportage dont je te parle, le parti islamiste, qui pour des raisons constitutionnelles ne se dĂ©clare pas en tant que tel, risque d’avoir jusqu’Ă  plus de 60% des voies aux prochaines Ă©lections lĂ©gislatives prĂ©vues pour le mois de novembre. Mais le chef de ce mĂŞme parti qui aura apparemment la majoritĂ© au parlement ne pourra pas ĂŞtre dĂ©signĂ© comme premier ministre, car parait-il il aurait Ă©tĂ© dĂ©jĂ  condamnĂ© dans le passĂ©, pour avoir dĂ©clarĂ© qu’il ne croyait qu’Ă  la religion musulmane et Ă  la culture de sa civilisation.

Mansour: Cela me rappelle Ă©normĂ©ment la situation des fameuses Ă©lections lĂ©gislatives de 1991 en AlgĂ©rie lorsque le FIS Ă©tait sur le point de les gagner si les forces militaires n’avaient pas arrĂŞtĂ© le processus Ă©lectoral et avaient interdit le parti du FIS en AlgĂ©rie. On connaĂ®t la suite bien entendu avec la guerre civile qui continue Ă  sĂ©vir Ă  ce jour en AlgĂ©rie sans mĂŞme avoir un espoir quelconque de voir sa conclusion de sitĂ´t. J’ai l’impression que la Turquie va se lancer dans le mĂŞme engrenage avec les mĂŞmes rĂ©sultats.

Claude: Oui, toutes les prémisses pour une telle conclusion sont en place.

Mansour: Mais ce que ce reportage a failli de rapporter c’est la faillite de l’Europe en particulier dans sa politique vis-Ă -vis de ce pays. VoilĂ  un pays qui pendant toute la guerre froide avait la deuxième armĂ©e après celle des USA, mobilisĂ©e pour dĂ©fendre l’Europe. Pendant plus d’un demi-siècle, le rĂ©gime laĂŻc turc avait mis Ă  la disposition de l’OTAN une armĂ©e de plus d’un million d’hommes. La Turquie avait mĂŞme permis aux USA des bases d’Ă©coute et d’espionnage contre l’Union soviĂ©tique qu’aucun autre pays europĂ©en n’avait eu le courage de faire. Ă€ ce jour, les bases aĂ©riennes turques sont toujours Ă  la disposition des Anglais et des USA dans leur lutte contre l’Irak.

Claude: Voilà ce qu’a été ma première réaction: que les USA venaient de perdre leur base aérienne en Turquie et que cela affectera la guerre en Irak ! Ce sera sûrement un des premiers tests pour ce nouveau gouvernement islamiste. Je ne vois pas comment il peut autoriser les USA à faire la guerre à un pays arabe et musulman à partir du sol turc. Ce sera intéressant. La CE veut accueillir éventuellement la Turquie dans sa communauté, mais celle-ci doit rencontrer les normes d’adhésion. L’ancien gouvernement se déclarait prêt à travailler pour cela. Je crois que le parti islamiste a dit la même chose. C’est à voir… Personnellement, je ne les crois pas.

Mansour: Pendant plus d’un demi-siècle la Turquie a Ă©tĂ© le seul pays musulman Ă  supporter la cause d’IsraĂ«l, aussi bien Ă  l’ONU que bilatĂ©ralement. Aujourd’hui mĂŞme, la Turquie est le deuxième pays après les USA Ă  avoir une force militaire de lutte contre le terrorisme en Afghanistan. Mais malgrĂ© tous les souhaits des Turcs de devenir une nation europĂ©enne, l’union europĂ©enne a dernièrement remis aux calendes grecques la demande d’admission de ce pays Ă  cette union. Comment veux-tu que le peuple turc, dĂ©jĂ  appauvri par le rĂ©gime qui le gouverne, ne se rĂ©volte pas contre toute cette alliance internationale qui veut le dĂ©nigrer jusqu’au jour de la rĂ©surrection.

Claude: Je crois que là tu exagères, car les normes de la CE doivent être rencontrées. La Turquie n’est pas le seul pays dans ce cas. Il est vrai, qu’elle se retrouve sur la deuxième liste des aspirants, mais elle y est quand même, et on peut prévoir qu’elle fera son entrée éventuellement dans la CE. Cependant, la venue de ce nouveau gouvernement islamiste, créera un bouchon qui retardera davantage l’évolution du pays dans le sens de l’occident.

Mansour: Le monde occidental peutĂ  la rigueur ignorer la lutte des dĂ©mocrates algĂ©riens, car après tout l’AlgĂ©rie ne pourra jamais peser d’un poids très lourd sur les Ă©vĂ©nements internationaux. Mais je ne suis pas sĂ»r que ce mĂŞme monde occidental puisse se permettre l’installation d’un rĂ©gime islamiste dans un pays comme la Turquie. Car dans ce cas, tout d’abord nous verrons un axe formidable qui se construira entre les fondamentalistes iraniens et turques. Ensuite, il ne faut pas oublier que la Turquie peut jouer un rĂ´le très important dans les anciennes rĂ©publiques soviĂ©tiques Ă  majoritĂ© musulmanes. Et dans un rien de temps nous risquons d’avoir Ă  faire Ă  nouvel empire musulman, très pauvre technologiquement, mais difficile Ă  mettre Ă  genoux Ă  coup de bombes Ă  laser ou mĂŞme atomiques. La majoritĂ© des rĂ©serves Ă©nergĂ©tiques mondiales seront alors entre les mains de ces fous de Dieu, que le monde occidental le veuille ou pas.

Claude: C’est une vraie description du danger qui nous guette et qui me fait penser qu’il est probable qu’un coup d’état, par l’armée turque moussée par les USA, se concrétise et empêche ce nouveau gouvernement islamiste de prendre le pouvoir ou le renversera durant sa première année de gouvernement. C’est l’histoire algérienne qui semble vouloir se répéter.

Mansour: Personnellement, j’espère vivement que ce parti islamiste turc n’aura pas la majoritĂ© dans le nouveau parlement. Mais mĂŞme si les Turcs refusent d’Ă©couter les sirènes de ces fous de Dieu aujourd’hui, cela ne voudrait pas dire qu’ils ne le feront pas demain, surtout si l’occident continue Ă  traiter la Turquie comme il l’a fait Ă  ce jour.

Claude: Oh, combien tu as raison !

Mansour: Plus je me lamente de la situation du Moyen-orient en gĂ©nĂ©ral et plus je vois cette rĂ©gion devenir, en fin de compte comme les Balkans au dĂ©but du 20ième siècle. Le ministre des affaires Ă©trangères allemand, qui est en visite aux USA, semble bien comprendre cette situation, mais quand on lui avait posĂ© la question de la Turquie, il a tout simplement rĂ©pondu que l’adhĂ©sion de la Turquie Ă  l’Union europĂ©enne Ă©tait comme un mariage, et que malgrĂ© les pressions de Bush de faire accĂ©lĂ©rer l’accession de la Turquie Ă  cette union, l’Europe doit tenir compte de ces propres valeurs et critères. Dans son interview, il a montrĂ© qu’il comprend très bien l’importance d’aider la Turquie Ă  devenir un exemple pour tout le reste du monde musulman et en particulier du Moyen-orient, mais il a refusĂ© de considĂ©rer la demande de la Turquie de joindre cette Europe qu’elle avait tant dĂ©fendue pendant toute la guerre froide.

Claude: La CE est sérieuse et se doit de ne pas faire de politique mais de créer une union solide et la plus homogène possible. Je ne vois pas comment on peut décrier une telle stratégie qui est sérieuse et fort réaliste. Cela n’empêche pas que la CE, comme les autres pays de l’occident, peut aider la Turquie à améliorer son économie, ses lois sociales et politiques.

Mansour: Comme tu vois je ne suis pas prĂŞt Ă  voir l’avenir en rose, ni pour les dĂ©mocrates dans le monde musulman ni pour le monde occidental qui se couvre de sa parure de dĂ©mocratie et de droits universels de l’homme. Mais apparemment ces valeurs morales ne s’appliquent qu’à leur monde restreint.

Claude: Il est vrai que la menace islamiste mondiale modifie les positions de l’Occident. Si personne ne bouge, le choc qui s’annonce entre les deux civilisations se réalisera et bousculera la planète par une guerre infernale et interminable. C’est là que ti-Bush est faible. Il ne comprend pas que ses actions au Proche Orient ou face à Saddam sont provocantes dans le monde musulman et poussent des masses d’arabes vers les rangs des extrémistes. Les conséquences des actes d’aujourd’hui hanteront les générations futures longtemps.

Mansour: A propos, le leader turc qui mène actuellement la lutte contre ces fou de Dieu est un ami personnel que j’ai connu Ă  la banque mondiale. Son grand père Ă©tait le premier pilote de l’aviation naissante de l’armĂ©e d’attaque turque. C’est un brillant Ă©conomiste formĂ© Ă  Stanford et Ă  la Sorbonne Ă  Paris. Il est extrĂŞmement nationaliste, mais il est très dĂ©mocratique. Il faut dire qu’il est le produit d’un mariage mixte. Son père Ă©tait d’origine turque et sa mère, qui est toujours vivante est nĂ©e allemande. Il a toujours Ă©tĂ© un militant de la gauche progressiste turque (social-dĂ©mocrate en fait).

Claude: Malheureusement il n’a pas réussi. Merci de ce dialogue qui m’a appris beaucoup. À bientôt.