le 25 octobre 2002


Ce dialogue traite de la communauté européenne et de la montée du mouvement islamiste en Algérie.

Le 25 octobre 2002

Mansour: Je crois que je suis du moins partiellement d’accord avec toi sur ton analyse de l’avenir de l’Europe et de son rĂŽle futur dans le monde. Mais je crois que c’est ce que je t’avais dit dans un message Ă  ce sujet ou lors d’un dernier dialogue. Tout ce qui nous sĂ©pare en rĂ©alitĂ© c’est une question du « timing » de l’Ă©mergence de cette nouvelle force europĂ©enne unie.

Claude: Oui mais je trouve que l’évolution actuelle est rapide et que l’avenir prochain augure bien.

Mansour: Tu ne peux pas tout de mĂȘme nier que l’Europe d’aujourd’hui n’est mĂȘme pas capable d’assurer le transport de ses troupes Ă  l’intĂ©rieur mĂȘme de l’Europe, ne parlons pas de dĂ©ployer des troupes europĂ©ennes au Moyen-orient, en Asie ou mĂȘme en Afrique. Rappelles-toi de l’intervention europĂ©enne au Kosovo. Il n’y a jamais eu de puissance mondiale sans une puissance militaire derriĂšre elle pour la faire respecter. Et l’Europe Unie d’aujourd’hui est trĂšs loin d’avoir justement cet instrument fondamental pour imposer son existence.

Claude: N’est-ce pas une nouvelle donne? La puissance future d’une grande nation ne sera pas nĂ©cessairement militaire avec une grande armĂ©e unie, mais plutĂŽt Ă©conomique, culturelle, sociale et politique. Et c’est avec ces atouts que l’Europe imposera son existence. C’est comme cela que je vois la CE. Et de toute façon est-ce pensable que les USA avec leurs armes sophistiquĂ©es puissent faire craindre la CE en la menaçant d’intervention militaire? Je ne crois pas, Le temps passĂ© est rĂ©volu, et je ne vois pas comment, aujourd’hui, la civilisation occidentale puisse faire la guerre, ni la faire contre la civilisation orthodoxe qui est sa proche cousine. S’il y a choc des civilisations, ce sera dans un premier temps avec la civilisation islamique, si les islamistes rĂ©ussissent Ă  renverser les gouvernements des pays oĂč vivent les musulmans et qu’ensemble ces nouveaux gouvernements islamistes partent Ă  la conversion des pays «impies et idolĂątres» de la planĂšte. Ce plan existe, mais arrivera-t-il ?

Mansour: Que la France et l’Allemagne et mĂȘme l’Italie fassent des efforts louables tous les jours pour justement concrĂ©tiser l’idĂ©e d’une Europe unie avec laquelle il faut dialoguer dans le futur, je n’en doute pas. Mais l’Europe unie nĂ©cessaire pour contrecarrer l’hĂ©gĂ©monie amĂ©ricaine est loin de voirle jour a mon avis. Il y a certainement des blocs importants constitutionnels qui voient le jour depuis des annĂ©es dĂ©jĂ , et cela continuera jusqu’au jour oĂč cette Europe unie sera une rĂ©alitĂ©. J’en suis sur. Mais le cheval de Troie est toujours dans l’Ă©curie de cette Europe, et il s’appelle la Grande Bretagne, comme je te l’ai expliquĂ© derniĂšrement. Sans la prĂ©sence de la Grande Bretagne, l’Europe unie aurait quelque chose comme 400 millions d’habitants et serait dĂ©jĂ  une rĂ©alitĂ© aujourd’hui.

Claude: Grande Bretagne ou pas, je ne vois pas pourquoi cela affectera nĂ©gativement une communautĂ© de 450 millions d’habitants. Il est vrai que son refus, Ă  ce jour, de faire partie de la CE a nui au progrĂšs de celle-ci, mais avec l’évolution rapide de la CE, que l’on constate actuellement, et les efforts de ses principaux membres, il me semble que l’unitĂ© se concrĂ©tise et que bientĂŽt la CE sera sur une voie de non-retour. Et si l’UK veut demeurer en dehors, eh bien ! Qu’elle le demeure. Un jour, elle s’en mordra les pouces. Je crois, cependant, qu’elle se ravisera et joindra les autres europĂ©ens.

Mansour: Pour ce qui est de l’attitude du public français concernant l’unification de cette Europe, je crois que tu te trompes, car dĂ©jĂ  dans les annĂ©es 60 la jeunesse française Ă©tait dĂ©jĂ  acquise aux idĂ©es d’une Europe unie. Mieux que cela, je me souviens de mon premier voyage en France en 1959, durant lequel j’avais Ă©tĂ© recrutĂ© comme moniteur de vacances. Et tous les jeunes cadres français de cette coloniede vacances dĂ©jĂ  Ă  cette Ă©poque Ă©taient militants du mouvement d’union europĂ©enne. Plus tard, j’ai eu l’opportunitĂ© de me rendre en Allemagne de l’ouest et j’avais, Ă  ma grande surprise, trouvĂ© les mĂȘmes sentiments du cĂŽtĂ© des Allemands. Si jamais l’idĂ©e d’une rĂ©publique fĂ©dĂ©rale europĂ©enne se rĂ©alise, elle sera certainement dĂ»e aux efforts des Français et des Allemands. Et elle aura les valeurs morales et intellectuelles de ces deux grands peuples.

Claude: Oui tu as raison, c’est surtout Ă  cause de la France et de l’Allemagne que la CE est lĂ . Je sais que la jeunesse française appuyait fortement ces idĂ©es de De Gaulle, de Giscard d’Estaing et de leurs successeurs. Mais il existe encore une opposition, parmi les syndicats entre autres, qui alimente un dĂ©bat, en sourdine, qui critique constamment la participation de la France Ă  la CE. C’est probablement bon car cela permet au gouvernement d’ajuster son tir.

Mansour: Pour revenir au problĂšme du fondamentalisme islamiste Ă  travers le monde, tu m’Ă©tonnes quand tu me dis que ce n’est qu’aprĂšs les Ă©vĂ©nements du 11 septembre de l’annĂ©e derniĂšre que tu as finalement dĂ©couvert le danger de ce flĂ©au. Pendant des dĂ©cennies, pas mal de nationalistes arabes et persans ont suppliĂ© le monde occidental de comprendre leur lutte contre l’ignorance et la «malinterprĂ©tation» de la religion de l’islam. Les rĂ©volutions Égyptiennes, Syriennes, Irakiennes, YĂ©mĂ©nites, AlgĂ©riennes, ou Tunisiennes des annĂ©es 60 et 70 n’avaient rien Ă  avoir avec le communisme international. Nasser avait suppliĂ© pendant des annĂ©es la banque mondiale et les USA de l’aider Ă  financer son barrage d’Assouan pour donner de l’Ă©lectricitĂ© Ă  tous les Égyptiens, qu’ils soient pauvres ou riches. Quelle a Ă©tĂ© la rĂ©ponse de ce beau monde civilisĂ© occidental Ă  cette Ă©poque !

Claude: Oui je sais tout cela, mais comment pouvais-je croire que ce groupe des «FrĂšres Musulmans» puisse, un jour, atteindre son objectif. Je ne donnais pas beaucoup d’importance Ă  ce mouvement. Certes, je voyais le problĂšme de l’AlgĂ©rie, et lorsque j’ai vu un jour prosternĂ©s dans les rues des centaines de jeunes en jaquette et avec barbe, alors qu’avant je n’avais jamais vu rien de cela, m’a fait comprendre qu’en AlgĂ©rie le mouvement prenait de l’ampleur. Mais je croyais que c’était une rĂ©action au systĂšme, au chĂŽmage, Ă  l’emprise du FLN, aux politiciens corrompus, etc
et que c’était pour ces raison que le FIS islamiste a finalement gagnĂ© les Ă©lections. Je ne peux ĂȘtre en accord avec un gouvernement islamiste car je crois que l’état et la religion doivent ĂȘtre sĂ©parĂ©s. HonnĂȘtement, il n’était pas clair pour moi que les wahhabistes et les qotbistes prĂȘchaient le pouvoir Ă  tout prix. Je savais que Nasser dans les annĂ©es 60 avait menĂ© une campagne contre les «FrĂšres Musulmans» pour Ă©radiquer la mouvance islamique d’Égypte et exĂ©cuter Sayyid Qotb pour ce faire. Mais je n’avais pas compris que «ceci n’a Ă©tĂ© que le dĂ©tonateur du mouvement jihadiste contre le gouvernement en Égypte» et les autres gouvernements des pays musulmans. Et voilĂ  qu’arrive le 9/11 en 2002. Cette catastrophe n’a-t-elle pas Ă©tĂ© le dĂ©tonateur qui a rĂ©veillĂ© le monde occidental au danger de la mouvance intĂ©griste mondial? Je le crois, et dorĂ©navant ce ne sera jamais plus pareil.

Mansour: Par contre les rĂ©gimes fĂ©odaux saoudiens et koweitiens de l’Ă©poque, qui avaient tout Ă  perdre si la rĂ©volution Ă©gyptienne devait rĂ©ussir, furent immĂ©diatement supportĂ©s par tout ce beau monde de l’Occident. Quand l’AlgĂ©rie qui Ă©tait tout de mĂȘme toujours dans ces balbutiements dans les annĂ©es ‘90 pour continuer Ă  crĂ©er un Ă©tat laĂŻc, du moins officiellement, quelle a Ă©tĂ© la rĂ©action de tout le monde occidental face Ă  l’insurrection des islamistes. Il avait crieé »Harro sur le baudet » concernant l’arrĂȘt des Ă©lections lĂ©gislatives algĂ©riennes qui, de par la nature de la loi Ă©lectorale de l’Ă©poque, allait certainement Ă©lire une assemblĂ©e nationale Ă  70% islamiste malgrĂ© le fait que durant le premier tour du scrutin, le parti de Dieu, le FIS, n’avait pas plus de 25% des voies exprimĂ©es au premier tour. Face Ă  l’arrĂȘt brutal de cette mascarade qui aurait transformĂ© du jour au lendemain l’AlgĂ©rie en une rĂ©publique des Talibans, le monde occidental, y compris ton cher pays le Canada, n’a trouvĂ© rien de mieux Ă  faire qu’ouvrir largement ses portes Ă  tous les fondamentalistes islamistes algĂ©riens. Au nom du droit d’asile politique, les terroristes algĂ©riens Ă©taient les bienvenus au Canada en particulier, mais les algĂ©riens dĂ©mocrates, condamnĂ©s Ă  mort par les hordes barbares islamistes en AlgĂ©rie, Ă©taient refoulĂ©s du Canada, car ils n’Ă©taient pas persĂ©cutĂ©s par le rĂ©gime officiel qui dirigeait ce pays.

Claude: Je comprends beaucoup mieux aujourd’hui toute cette situation et les fautes impardonnables de nos gouvernements canadiens de l’époque face Ă  la terreur politique qui s’annonçait. Probablement que c’est au nom du principe sacrĂ© de la dĂ©mocratie qu’ils n’ont pas dĂ©noncĂ© ces mouvements islamistes qui pointaient la tĂȘte un peu partout, et principalement en AlgĂ©rie. Nous les occidentaux n’avons pas su, ni compris, l’importance de ces nouveaux mouvements. Tu sais fort bien que peu de Nord-amĂ©ricains connaissaient la mouvance islamique mondiale, ses objectifs et ses mĂ©thodes. J’en savais plus que d’autres, Ă  cause de ma connaissance de l’AlgĂ©rie, mais je suis peinĂ© de t’admettre que je ne comprenais pas l’importance de la terreur prĂȘchĂ©e par les leaders de ces mouvements. Le 9/11 a changĂ© cela.

Mansour: Le porte parole officiel du FIS Ă  l’Ă©tranger, un certain Saddam je crois, a Ă©tĂ© non seulement acceptĂ© aux USA, mais il a Ă©tĂ© invitĂ© Ă  toutes les discussions publiques concernant l’avenir de l’AlgĂ©rie. Mieux encore, je crois qu’il avait mĂȘme bĂ©nĂ©ficiĂ© largement du systĂšme d’assistance publique alors que bien des noirs amĂ©ricains, qui avaient vraiment besoin de cette assistance, ne l’avaient pas. MĂȘme le gouvernement socialiste de Mitterrand a trouvĂ© l’arrogance de dĂ©noncer le coup d’Ă©tat militaire algĂ©rien qui a empĂȘchĂ© l’instauration d’un rĂ©gime des Talibans en AlgĂ©rie. Parles-moi de morale dans ce monde occidental qui se drape autour de valeurs universelles. Cela me donne envie de vomir, quand je pense comment ce mĂȘme monde avait rĂ©agi face au danger de la prise de pouvoir des islamistes dans mon pays.

Claude: Tu as pleinement raison. Je crois que si Mitterrand et les autres chefs de pays ont rĂ©agi comme ils l’ont fait, c’est parce que leurs Ă©lecteurs ne comprenaient pas que des gens Ă©lus ne pouvaient accĂ©der au pouvoir. Si nos gouvernements avaient pris leur responsabilitĂ© et Ă©duquer leurs citoyens sur les dangers de l’islamiste, nous aurions peut ĂȘtre vu et compris les choses diffĂ©remment.

Mansour: Le monde chrĂ©tien occidental dans sa totalitĂ©, ne pouvait pas croire qu’il y avait tout de mĂȘme dans un pays musulman des gens qui Ă©taient prĂȘts Ă  mourir plutĂŽt que de voir une rĂ©publique islamique installĂ©e en AlgĂ©rie. Et bien figures-toi que ce n’Ă©tait mĂȘme pas les forces armĂ©es algĂ©riennes qui avaient rĂ©ellement empĂȘchĂ© les fondamentalistes islamistes de prendre le pouvoir en AlgĂ©rie en 1990-91, mais les femmes algĂ©riennes qui ont organisĂ© des manifestations monstres Ă  Alger aprĂšs le premier tour du scrutin.

Claude: Oui, je me rappelle ces images impressionnantes des femmes algĂ©riennes qui exprimaient leurs craintes sur la venue d’un gouvernement islamiste et leur interprĂ©tation du Coran Ă  la Taliban.

Mansour: L’armĂ©e n’avait que rĂ©pondu Ă  cette marĂ©e humaine fĂ©minine qui de toute façon n’allait pas rester indiffĂ©rente si les Ă©lections continuaient. Toutes les ambassades du soi-disant monde civilisĂ© Ă©taient tĂ©moins de cette rĂ©volte du peuple algĂ©rien contre les islamistes, mais tout comme leurs «mass media», elles ont prĂ©fĂ©rĂ© se concentrer sur l’acte d’arrĂȘt des Ă©lections, qui, aux yeux bien entendu du monde occidental, Ă©tait l’acte le plus rĂ©voltant. Imagines un peu si les Talibans avaient pris pied en AlgĂ©rie. Penses-tu que la guerre sainte de Bush aurait Ă©tĂ© plus facile. Si le FIS avait pris le pouvoir en AlgĂ©rie en 1991, je te garantis qu’aujourd’hui nous aurions des centaines de milliers de soldats de Dieu au service de Ben Laden, car ce rĂ©gime aurait eu avec les pĂ©trodollars pour les acheter, ce que les Talibans de l’Afghanistan n’ont jamais eu. Le drame c’est que mĂȘme Ă  ce jour, alors que Bush parle de lutte mondiale contre le terrorisme islamiste, il ne fait rien pour supporter du moins les gens qui sont rĂ©ellement contre cette forme d’Islam en AlgĂ©rie. L’Arabie saoudite, source de tous ces maux, reste Ă  ce jour [‘enfant chĂ©ri de Bush et de son entourage qui ont des intĂ©rĂȘts pĂ©troliers importants dans ce pays. Par contre, les deux seuls pays arabes idĂ©ologiquement laĂŻcs, Ă  savoir la Syrie et l’Irak, sont toujours la cible principale de la foudre israĂ©lo amĂ©ricaine.

Claude: Oui, je te donne raison sur toute la ligne. J’ai peine Ă  m’imaginer une AlgĂ©rie islamiste avec les pĂ©trodollars. Je crois que nous verrons dans l’avenir l’importance des saoudiens baisser et je pense que cette tendance est dĂ©jĂ  amorcĂ©e aux USA. Tu dois admettre qu’il est maintenant possible que les erreurs de jugement de prĂ©-9/11 ne soient pas rĂ©pĂ©tĂ©es.

Mansour : A bientĂŽt j’espĂšre, si Dieu le veut comme on dit.

Claude: Dieu le veut, ne t’inquiùte pas. Il protùge toujours ses bonnes brebis


À bientît.