Le Royal Opera House


Le Royal Opera House

Pendant mon séjour en Italie, plusieurs de mes camarades faisaient carrière en Angleterre, au Royal Opera House Covent Garden. Jon Vickers et Louis Quilico y étaient, et surtout mes bons amis Joseph Rouleau et André Turp.


Les Maîtres chanteurs de Wagner

En pleine rĂ©pĂ©tition de Die Meistersinger de Wagner Ă  Covent Garden, le grand chef d’orchestre Rudolf Kempe est soudainement pris d’un malaise grave sous nos yeux. Comme ma voiture est stationnĂ©e tout près de l’entrĂ©e des artistes, je descends immĂ©diatement de scène pour le conduire Ă  l’hĂ´pital. Les mĂ©decins diagnostiquent une thrombose.

Notre bon Reggie Goodall prend sa place au pupitre pour la dernière semaine de rĂ©pĂ©tition. Mais le soir de la première, qui voit-on arriver dans la grande salle rouge et or? Le grand monsieur Kempe, sorti de l’hĂ´pital pour venir diriger. Les machinistes lui avaient fabriquĂ© un fauteuil spĂ©cial et un support pour sa jambe. Ce soir-lĂ , Kempe a dirigĂ© assis sans bouger les bras. Un opĂ©ra de Wagner! Pendant CINQ heures, il a signalĂ© les entrĂ©es Ă  tous les chanteurs avec sa tĂŞte … Inoubliable. Sur scène, Ă  la fin, tout le monde pleurait.­


Du petit B & B oĂą Aline et moi nous installons Ă  notre arrivĂ©e Ă  Londres, je tĂ©lĂ©phone aussitĂ´t Ă  AndrĂ© et Joseph. Salut, vous deux, comment ça va? Y aurait-il moyen d’auditionner pour le ROH?

La rĂ©ponse est positive. Pas plus tard que le lendemain, l’agent de Joseph et AndrĂ©, John Coast, me prĂ©sente Ă  la direction de Covent Garden. Je dĂ©cline mon rĂ©pertoire. Pour l’audition, qui a lieu sur-le-champ, mes amis ont eu la bonne idĂ©e de retenir les services de Bob Keys, leur meilleur coach. Tout se passe bien. Après l’audition, pendant que Coast dĂ©libère de mon sort avec la direction, Joseph et AndrĂ© font les cent pas avec moi dans le couloir.

Le surlendemain, ça y est, je suis membre de la grande Maison. Dans trois semaines Ă  peine, je ferai mes dĂ©buts dans La Bohème aux cĂ´tĂ©s de mes copains. Rouleau, Savoie, Turp, nos noms s’enchaĂ®nent dans l’ordre de l’alphabet (un peu plus tard, Louis Quilico est venu allonger la chaĂ®ne: Avant toute chose, cependant, il faut nous loger convenablement. Comme AndrĂ© et sa femme Yolande, Aline et moi prĂ©fĂ©rons la banlieue. Les femmes sont très copines depuis nos aventures italiennes. Aussi partons-nous tous les quatre Ă  la chasse aux maisons dans le joli coin de Wembley (le Wembley du cĂ©lèbre stade), oĂą habitent dĂ©jĂ  nos amis. Après quelques recherches, nous achetons une petite maison de type Tudor au 51 Preston Road. Devant l’air mĂ©dusĂ© de nos voisins, nous faisons aussitĂ´t installer le chauffage central, du jamais vu Ă  Wembley. Pas pour nous, merci beaucoup, le charbon qu’il faut allumer dans chaque pièce et les chambres Ă  coucher oĂą il fait dix degrĂ©s. Je n’ai pas envie d’attraper la grippe dans ma propre maison.

Une nouvelle firme, la Wembley Central Heating, vient par un heureux hasard d’ouvrir ses portes dans le quartier. Je suis son premier client. Deux de ses reprĂ©sentants se prĂ©sentent chez nous pour prendre les mesures des pièces Ă  chauffer et examiner les lieux. Notre maison, comme c’est la norme, n’a pas de sous-sol. Il faut donc dĂ©terminer l’emplacement des calorifères et de la chaudière.

La chaudière au gaz naturel fabriquĂ©e par la W C. H. ressemblait Ă  une machine Ă  laver. DestinĂ©e Ă  trĂ´ner au rez-de-chaussĂ©e, elle avait un beau fini en Ă©mail blanc Ă©clatant. Au grand choc des employĂ©s, je leur demande de l’installer dehors, dans l’armoire Ă  charbon … Ils n’y comprennent rien, un si beau meuble! Pour moi, n’importe quel engin au gaz prĂ©sente un risque d’explosion. Nos bons voisins, quant Ă  eux, ne voient pas comment le système peut tenir Ă  22 degrĂ©s toutes les pièces de la maison en mĂŞme temps. Ils n’ont jamais rien vu de tel.

Ă€ Londres, on ne voit pas souvent de neige. Il en tombe un centimètre ou deux de temps en temps, mais elle fond tout de suite. Pendant l’hiver de 1964, nous recevons les quelques flocons habituels; en revanche, le thermomètre reste sous la marque du zĂ©ro pendant deux semaines d’affilĂ©e, et la neige se transforme en glace. Pour les Anglais, c’est le deep freeze. Leurs maisons n’Ă©tant pas très bien isolĂ©es, il y fait très froid. Cet hiver-lĂ , nos voisins incrĂ©dules nous rendent maintes visites.

Londres est plutĂ´t censĂ©e ĂŞtre une ville de pluie et de brouillard. Elle ne mĂ©rite pas vraiment cette rĂ©putation. J’y ai vĂ©cu pendant sept ans et j’admets qu’il pleut, qu’il bruine et qu’il fait du brouillard, mais pas plus qu’Ă  Paris, la « Ville lumière ».

Je serai quand mĂŞme honnĂŞte. Une fois, j’ai Ă©tĂ© victime d’un brouillard londonien. Un vrai. Un brouillard qui a durĂ© quatre jours.

En Angleterre, comme partout en Europe, je me dĂ©plaçais en voiture. Non seulement pour circuler mais aussi pour prĂ©server mon Ă©quilibre mental: dans mon auto, je mĂ©ditais, je me dĂ©tendais, je vocalisais, je me concentrais, j’Ă©vitais les foules porteuses de microbes.

En sortant de Covent Garden, un soir vers 17 heures, je m’aperçois que le brouillard couvre la ville mais ne m’en soucie pas trop. Ça ira pour rentrer Ă  la maison, je n’ai qu’Ă  ĂŞtre prudent, me dis-je, et Ă  rouler lentement. Mais, ce jour-lĂ , le trajet de retour, qui dure normalement une demi-heure, se transforme en un cauchemar de quatre heures. Le brouillard est tellement Ă©pais que les conducteurs font marcher les passagers devant la voiture pour qu’ils leur indiquent le chemin. Les fameux autobus rouges Ă  deux Ă©tages, les double deckers, font de mĂŞme. C’est le prĂ©posĂ© aux billets qui guide le bus Ă  travers la soupe aux pois.

Vers 20 heures, la nature ne pouvant plus attendre, je pisse dans la rue, au beau milieu de Londres, sans un seul tĂ©moin! Une heure après, j’arrive enfin Ă  Wembley mais c’est Ă  peine si je distingue l’allĂ©e de stationnement. Le nuage gris foncĂ© a mĂŞme pĂ©nĂ©trĂ© jusque dans la maison.


Pauvre souffleur !

Bob Keys, le meilleur coach de Covent Garden, prenait place Ă  l’occasion dans la boĂ®te du souffleur.

Je me souviendrai toujours d’un Cav & Pag (raccourci pour Cavalleria rusticana et I Pagliacci, Ĺ“uvres courtes qui sont très souvent mises Ă  1’affiche ensemble) oĂą je chantais le rĂ´le d’Alfio dans Cavalleria.

J’arrive en scène dans une charrette tirĂ©e par un cheval, un vrai. Ă€ l’avant-scène, donc juste en face de la boĂ®te du souffleur, j’arrĂŞte l’animal et descends du tombereau pour chanter mon air. Puis j’enchaĂ®ne avec un long rĂ©citatif. En revenant vers la charrette, j’aperçois du coin de l’Ĺ“il un Bob Keys affolĂ©, en train d’essuyer frĂ©nĂ©tiquement sa chemise d’une main tout en tenant la partition ouverte de l’autre.­

Comme beaucoup de scènes de théâtre, celle de Covent Garden est inclinĂ©e. On me voit venir, j’imagine … Le cheval s’Ă©tait vidĂ© la vessie sur scène et la rigole coulait directement dans le trou du souffleur. DĂ©passĂ© par les Ă©vĂ©nements, mon Bob avait mis ses bras autour de la partition pour la sauver du dĂ©luge!


Le lendemain, je suis allĂ© Ă  la pharmacie m’acheter un masque pour me protĂ©ger de la pollution et j’ai pris le mĂ©tro!

Ces petits inconvĂ©nients mis Ă  part, j’adorais Londres et les Anglais, que je trouvais charmants et, surtout, «civilisĂ©s». La mauvaise opinion que les gens ont des Anglais chez nous n’est pas fondĂ©e. Ce n’est pas vrai qu’ils sont froids. Ils ont une certaine rĂ©serve, ce n’est pas pareil, et un haut degrĂ© de courtoisie que nous aurions parfois intĂ©rĂŞt Ă  leur emprunter!­

Comme on l’imagine, le Royal Opera House Ă©tait une maison bien organisĂ©e. (On l’appelle Covent Garden parce que l’OpĂ©ra se trouve dans le quartier de Covent Garden, un genre de marchĂ© Atwater.) Il s’y trouvait une dizaine de coachs – des rĂ©pĂ©titeurs spĂ©cialistes – pour faire travailler les chanteurs, en plus des chefs d’orchestre rĂ©sidants. En mars de chaque annĂ©e, la direction annonçait la programmation et les distributions des opĂ©ras pour les douze mois Ă  venir. L’horaire de la semaine – rĂ©pĂ©titions, gĂ©nĂ©rales, reprĂ©sentations – Ă©tait affichĂ© au babillard tous les vendredis, de mĂŞme que les noms des coachs qui nous Ă©taient assignĂ©s.

La première annĂ©e j’ai participĂ© Ă  22 opĂ©ras. Ă€ cette Ă©poque, je connaissais une soixantaine de rĂ´les. (Comme je ne cesse de le rĂ©pĂ©ter aujourd’hui Ă  mes Ă©lèves, il faut un solide rĂ©pertoire pour s’ouvrir les portes des théâtres lyriques.) Les collègues Ă©taient formidables. En qualitĂ© de chanteurs rĂ©sidants – un concept qui a malheureusement presque disparu de nos jours -, nous avions le sentiment exaltant de travailler ensemble au succès d’une maison d’opĂ©ra vĂ©nĂ©rable, Ă©tablie depuis plus de deux cents ans. Nous foulions la mĂŞme scène que les Caruso, Albani et Donalda. Mieux, Mme Donalda, mon professeur, avait fait ses dĂ©buts londoniens dans La Bohème elle aussi, dans le mĂŞme théâtre et le mĂŞme dĂ©cor que moi, soixante ans plus tĂ´t. Ă€ cette pensĂ©e, je me sentais grandir d’un mètre.·­

En plus des rĂ´les dont nous Ă©tions titulaires, il fallait doubler, c’est-Ă -dire nous prĂ©parer pour le cas oĂą un autre chanteur tomberait malade. Ă€ Covent Garden, il m’est arrivĂ© quatre fois de remplacer un collègue Ă  la dernière minute.

Ă€ l’une de ces occasions, on me demande de chanter, en russe, le rĂ´le de Nikitich dans Boris Godounov. Comme doublure, j’avais mĂ©morisĂ© les paroles en perroquet, mais de lĂ  Ă  comprendre les subtilitĂ©s du texte … A l’appel de la direction, je me prĂ©sente Ă  la rĂ©pĂ©tition gĂ©nĂ©rale : «Non seulement je ne comprends pas ce que je dis, dois-je informer le metteur en scène, mais je ne sais mĂŞme pas Ă  qui je suis censĂ© le dire! »


AĂŻda

Charles Craig, notre noble prince Radamès de Covent Garden, est malade et personne en Angleterre ne peut le remplacer. La direction est obligée de faire appel à un ténor hollandais.

A la rĂ©pĂ©tition avec orchestre, devant toute la distribution, le tĂ©nor entonne sa première phrase: «Se quel guerriero io fossi, se il mio sogno si averasse» (Si j’Ă©tais ce guerrier, mon rĂŞve pourrait se rĂ©aliser). Ce qui, dans sa bouche, donne: The quel guerriero io foth-thi, the il mio thogno thi averath-the. Le chanteur zĂ©zaye!

Le chef d’orchestre, ennuyĂ© par son dĂ©faut de prononciation, le reprend: «Non pas comme ça, voyons! Il faut dire: The quel guerriero io foth-thi, the il mio thogno thi averath-the!»

Aïe, aie, aïe, le chef zézaye aussi!

« Vous vous moquez de moi? s’impatiente le tĂ©nor.

– Non, pas du tout. Je vous montre comment on prononce cette phrase en italien! »

Et le chef rĂ©pète la phrase en zĂ©zayant. Le tĂ©nor se concentre et rĂ©pète lui aussi. Le chef s’Ă©crie encore: «Je vous ai dit que ce n’est pas ça! Écoutez! THE QUEL GUERRIERO IO FOTH-THI, THE Ll MIO THOGNO THI AVERATH-THE!»

Tout le monde se bidonne, y compris les choristes. Et voilĂ  qu’ils dĂ©cident d’achever le pauvre tĂ©nor en lui servant une petite humiliation de leur cru. Quand, Ă  la fin de l’opĂ©ra, Radamès est emmurĂ© vivant dans son tombeau, le chĹ“ur est en coulisse. Au lieu de «Radamès! Radamès! », on entend les voix invisibles lancer un vibrant « What a mess! What a mess!»

Un autre qui n’est jamais revenu …


Les soirs oĂą les chanteurs n’Ă©taient pas sur scène, il leur Ă©tait permis d’assister aux reprĂ©sentations depuis le staff box, situĂ© juste au-dessus de l’orchestre.

De lĂ  nous pouvions tout voir, tout entendre et tout apprendre. Ma passion Ă©tait de regarder travailler les grands chefs d’orchestre: Otto Klemperer, Rudolf Kempe, Josef Krips, Carlo Maria Giulini et Georg Solti, parmi d’autres. Les plus grands metteurs en scène dĂ©filaient Ă©galement au Royal Opera House: Franco Zeffirelli, qui y a montĂ© notamment Falstaff et Rigoletto, Peter Ustinov (L’Heure espagnole), Sam Wannamaker (La Force du destin), etc. Les occasions pour les chanteurs d’enrichir leur expĂ©rience musicale et dramatique Ă©taient lĂ©gion. Il n’en tenait qu’Ă  nous de les cultiver.