Simone Courderc


Simone Couderc

La Française Simone Couderc avait une grande voix de mezzo dramatique. Pendant des décennies, souvent aux côtés de Raoul Jobin, elle a chanté tous les grands rôles de mezzo à l’Opéra de Paris: Carmen, Amneris, Dalila, etc. Nous étions très copains, elle et moi, au point qu’elle m’avait trouvé un surnom. Elle m’appelait Canada. Avec l’âge, cependant, Simone est devenue un peu nerveuse sur les planches.


Le Joueur

Simone et moi nous retrouvons un jour au Capitole de Toulouse pour chanter la première française du Joueur de Sergheï Prokofiev. Jean Péris son dirige l’orchestre, Douking signe les décors et la mise en scène. Toute la presse internationale est présente, le New York Times en tête. Pas un bon soir pour faire des bêtises.

L’opéra, écrit pour une grosse distribution, est franchement difficile. Il met en scène un joueur compulsif qui passe ses grandes soirées dans un casino de Paris, où il perd des sommes considérables à la roulette. Dans son lointain Moscou, la vieille et redoutable grand-mère du Joueur (Simone) a vent de la conduite de son petit-fils et jure de l’empêcher de dilapider la fortune familiale.

Le Joueur est au casino, entouré de tous ses amis (dont moi, le Général), quand il reçoit un télégramme annonçant l’arrivée imminente de son aïeule. Stupeur générale et panique. Elle arrive l’après-midi même!

Presque toute la distribution est réunie dans la salle de jeu lorsque des bruits insolites se mettent à monter de la coulisse. C’est Simone, assise dans une chaise roulante poussée par un figurant, qui se prépare. De la scène, nous l’entendons invectiver de sa grosse voix les six porteurs de bagages qui la précèdent. Apparemment, ils ne sont pas alignés correctement.

Simone s’énerve. Surtout, il ne faut pas qu’elle rate sa première entrée musicale, laquelle commence sur le deuxième temps d’une mesure. Elle tient à se trouver à l’avant-scène assez tôt pour voir le chef d’orchestre battre la mesure.

Malheureusement, le cortège des porteurs tarde à s’ébranler. Simone, que l’idée de manquer sa première note obsède, ordonne au pousseur de chaise de pousser plus vite. En même temps, elle donne des coups de canne au porteur numéro six.

Le porteur numéro six pousse sur le porteur numéro cinq, le quatrième sur le troisième et ainsi de suite jusqu’au premier. Ébahis, nous voyons les six figurants tomber à la renverse pendant que les valises vides s’éparpillent partout en faisant des bruits creux.

Simone ne se laisse pas distraire par cette fracassante entrée. Décrivant un grand arc de cercle parmi ses effets dispersés sur toute la scène, elle se planque au dernier instant devant le chef d’orchestre et, du haut de sa voix, en frappant le sol de sa canne, elle compte: « UN!» et se met à chanter.

Le chef d’orchestre se meurt de rire, tout le monde est plié en deux sur la scène. Tous, sauf Simone qui garde le plus parfait sérieux!


Quinze ans plus tard, j’ai revu Simone Couderc à la gare d’Austerlizt, à Paris. Michèle et moi partions pour Bordeaux chanter dans Manon.

Nous sommes à nos places dans le train quand il me semble vaguement reconnaître quelqu’un sur le quai. Je me penche à la fenêtre. Oui, c’est bien elle! Je lance de ma petite voix:

– SIMONE!

Elle se tourne:

– CANADA!

Notre étreinte a duré une demi-heure, ou plutôt deux minutes qui en valaient trente. Ma grande collègue n’avait pas pris une ride, ni dans son visage ni dans son cœur. « Cré» Simone!


La pissotière à De Gaulle

Le lendemain de la dernière représentation du Joueur, Simone me demande:

«Dis donc, Canada, tu remontes sur Paris?

– Oui.

– Très bien, alors on fait caravane si tu veux. On s’arrêtera en chemin pour dîner et on rentre ensuite.

– D’accord.»

Je serai premier de cordée dans notre caravane de deux voitures sur la Nationale 20. Aux alentours de 20 heures, je m’arrête à Cahors. Après un bref tour de reconnaissance, je trouve ce qui me semble être un restaurant correct.

«CANADA, TU PRENDS UNE TABLE, JE DESCENDS FAIRE PIPI!» annonce-t-elle en pénétrant dans le restaurant. Croyez-moi, tous les clients l’ont su … Trois minutes après, j’entends Simone qui hurle au sous-sol: «PUTAIN DE BORDEL DE MERDE! IL PEUT BIEN FAIRE PÉTER DES PÉTARDS DANS L’PACIFIQUE, LE GÉNÉRAL DE GAULLE! IL EST MÊME PAS FOUTU DE NOUS DONNER DES WATERS CONVENABLES!»

Tout le monde écoutait, il n’y avait vraiment pas moyen de faire autrement. Remontée dans la salle à manger, elle me repère aussitôt. «Chez toi, Canada, les waters, c’est comment? » lance-t-elle en désignant du doigt ses bottillons trempés. Les fameuses toilettes à pédales avaient déchargé des trombes d’eau sur ses pieds.

Très gêné, je tente de la calmer en détournant la conversation sur le succès du Joueur. Elle se laisse amadouer, lit le menu, commande et nous finissons par manger en bavardant gentiment.­

Avant de reprendre la route, je lui souffle discrètement:

«Je descends aux waters.

– FAIS GAFFE À LA DOUCHE, qu’elle rétorque, Y’A DE GAULLE QUI VA TE PISSER SUR LES CHAUSSURES!»


The Plough and the Stars

Simone et moi sommes en scène à Bordeaux pour la première française d’un opéra contemporain, The Plough and the Stars de Elie Siegmister. Une autre œuvre pratiquement impossible à maîtriser sans avoir l’oreille absolue. (Certaines personnes – elles sont rares – sont capables de chanter juste n’importe quelle note, disons un la, sans l’entendre jouer d’abord sur un diapason ou un instrument. C’est ce qui s’appelle avoir l’oreille absolue. Ni Simone ni moi ne l’avons.) Soudain, je l’aperçois qui me court après sur la scène. Elle avait oublié son diapason pour sa note d’entrée et désespérait de la trouver toute seule dans la cacophonie de l’orchestre. «L’ut, donne-moi l’ut, Canada!» me souffle-t-elle, affolée. Je lui ai donné une note que j’espérais juste (Simone s’est crue sauvée), mais personne ne saura jamais si c’était la bonne …­­

Chapitre 9: Le président Clinton


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