La demande en mariage


Jean Claude Manaranche

Une idĂ©e lui Ă©tait venue brusquement et elle en avait Ă©tĂ© la première Ă©tonnĂ©e: «et si on apprenait Ă  jouer la comĂ©die…» Dans quelles circonstances pareille fantaisie avait bien pu germer? Marion avait cherchĂ© en vain la rĂ©ponse. Elle finit par donner sa langue au chat. Après tout, peut-ĂŞtre tout simplement Ă  la suite de cette semaine passĂ©e en Avignon l’étĂ© prĂ©cĂ©dent avec Bastien. Une semaine de rĂŞve Ă  sillonner la ville, le programme du Festival OFF et le plan intra-muros Ă  la main, Ă  la recherche des spectacles retenus la veille en prenant leur petit dĂ©jeuner sur la place de l’Horloge. Elle s’était enthousiasmĂ©e pour cette ambiance unique, festive, bon enfant, colorĂ©e, pour les spectacles de rue devant le Palais des Papes, pour ce dĂ©bordement d’affiches qui se bousculaient Ă  l’assaut des grilles et des rĂ©verbères, pour les parades des troupes qui se croisaient dans une joyeuse concurrence Ă  l’intĂ©rieur des remparts, pour les pizzas vite avalĂ©es avec un verre de rosĂ© frais, entre deux pièces » Ă  ne pas manquer », près des roues Ă  aubes de la rue des Teinturiers ou sous les platanes de la place Saint Didier, pour la convivialitĂ© et la spontanĂ©itĂ© d’un public toujours prĂŞt Ă  Ă©changer des tuyaux sur les «perles» dĂ©nichĂ©es dans l’écheveau des centaines de troupes prĂ©sentes, pour le contact exceptionnel avec les comĂ©diens, sa proximitĂ©, sa complicitĂ©. Elle avait ri, quelques fois pleurĂ©, dĂ©gustant les textes comme on sirote un cognac, plongeant avec Ă©motion dans ce silence indĂ©finissable que seule une salle prise sous le charme est capable de distiller, pour le briser Ă  la fin, après cinq ultimes secondes de recueillement, dans la communion d’une ovation qui lui donnait le frisson. Oui, c’était sĂ»rement ça. Elle finit par s’en convaincre. C’était du domaine du coup de foudre. Elle dĂ©cida d’en parler Ă  Bastien Ă  la rentrĂ©e de la Toussaint. Le moment Ă©tait bien choisi: il avait retenu une table dans leur petit restau prĂ©fĂ©rĂ© près de la Fontaine Saint Michel pour fĂŞter l’anniversaire de leur rencontre.

Deux ans dĂ©jĂ ! Elle se revoyait Ă  cette soirĂ©e Ă  laquelle elle avait Ă©tĂ© Ă  deux doigts de ne pas aller. Rien que l’adresse: boulevard Saint-Germain! N’importe quoi! C’était sĂ»rement chez des « bourges ». Pas son genre, Ah, mais alors, pas du tout. Sa copine Christelle avait fini par la convaincre. «Tu verras, ils sont sympas. Il y a deux frères. Le plus jeune, Bastien est sorti de l’Ecole des Mines en juillet. Le second, Romain , son aĂ®nĂ© de huit ans, un as de l’informatique, a crĂ©Ă© sa petite start-up qui marche du feu de Dieu». Elle Ă©tait passĂ©e la prendre rue Saint Vincent oĂą elle louait au prix fort une minuscule chambre de bonne avec une vue imprenable, depuis le vasistas, sur les toits de la Butte Montmartre. Et Marion ne l’avait pas regrettĂ©. Ces bourges Ă©taient parfaitement frĂ©quentables, pas snobs pour deux sous, et, surtout, Bastien Ă©tait tombĂ© sous son charme, la questionnant sur ses goĂ»ts, sur ses Ă©tudes, sur ses lectures. Ils s’étaient dĂ©couvert des passions communes: Magritte, Dali, le jazz Nouvelle-OrlĂ©ans, le ski hors piste, le surf…Il avait Ă©tĂ© prĂ©venant, attentif, soucieux de la mettre Ă  l’aise et de l’introduire dans le cercle de ses amis les plus proches. Bref, ils ne s’étaient pas quittĂ©s de la soirĂ©e sous le regard mi amusĂ©, mi envieux de Christelle qui lui avait dĂ©cochĂ© Ă  plusieurs reprises des clins d’œil de connivence. Et voilĂ  comment elle avait quittĂ© un beau jour le vasistas de la rue Saint-Vincent pour venir s’installer avec Bastien dans un petit studio du 15ème arrondissement, avec cette fois, mais en se penchant bien, une vue imprenable sur la Tour Eiffel toute proche, au-delĂ  de l’avenue de Suffren.

Ils avaient convenu ce soir-lĂ  de se retrouver directement au restaurant sans repasser par le studio. La date tombait en fait un peu mal. Marion, qui venait d’attaquer sa deuxième annĂ©e Ă  la Sorbonne en Master de « Lettres Classiques », avait un exposĂ© Ă  finir de prĂ©parer pour le lendemain, ce qui signifiait d’ultimes recherches en bibliothèque et sortir tard du Centre Universitaire Malesherbes, passage obligĂ© pendant deux ans avant de pĂ©nĂ©trer enfin dans les prestigieux amphis du Quartier Latin. Elle arriva essoufflĂ©e, son informe sac fourre-tout passĂ© en bandoulière par-dessus sa parka vert moutarde. Ses joues, que la bise du Boul-Mich avait rosies, Ă©mergeaient Ă  peine des multiples tours de son Ă©charpe en grosse laine multicolore qui mettait en valeur ses cheveux bruns. Bastien, dĂ©jĂ  installĂ© Ă  leur table favorite, la regardait venir vers lui tandis qu’elle fendait la foule des clients agglutinĂ©s près du comptoir, tout en lançant un grand sourire Ă  Fredo, le patron, affairĂ© derrière son bar. Il ne put s’empĂŞcher de se dire pour la n’ième fois qu’elle avait vraiment une frimousse attendrissante. Celle-lĂ  mĂŞme qui l’avait fait fondre, lorsqu’elle Ă©tait apparue accompagnĂ©e de Christelle lors de la fameuse soirĂ©e du boulevard Saint-Germain. Elle se laissa tomber sur la banquette en riant, ce qui fit remonter l’écharpe jusqu’au bout de son nez, et lança avant de l’ôter:

– « Arma virumque cano, Trojae qui primus…« , laissons Virgile et ses Troyens et passons aux choses sĂ©rieuses. Je meurs de faim!

Bastien, silencieux, la regarda avec tendresse. Pas de doute : c’était bien dans des moments comme celui-là qu’il fondait littéralement. Et il n’en revenait toujours pas.

Ce fut en dégustant son dessert préféré, des profiteroles dégoulinant de chocolat, qu’elle repensa à son idée de théâtre. Tout en passant un bout de langue gourmande sur ses lèvres, elle planta brusquement ses yeux bleus dans ceux de Bastien alors qu’il dégustait à petites lampées appliquées un sorbet citron à la vodka.

– Et si on apprenait Ă  jouer la comĂ©die? Qu’est-ce que tu en dis? C’est une super idĂ©e, non? Qu’en penses-tu?

Il faillit en lâcher sa cuillère.

– Tu parles sĂ©rieusement? Tu nous vois nous inscrire au Cours Simon, toi avec ton Master Ă  prĂ©parer et moi avec mon premier job, cernĂ© par une bande de types dont les dents de devant traĂ®nent par terre?

– Il ne s’agit pas de ça. Qu’est-ce que tu vas chercher! On pourrait juste le faire pour s’amuser, pour le fun. Il suffit de trouver un ou deux copains qui mordent au truc. Tiens, ton frère, pourquoi pas! On cherche une pièce dans le rĂ©pertoire, marrante de prĂ©fĂ©rence, pas trop longue bien sĂ»r, on rĂ©pète Ă  nos moments perdus, juste pour rigoler, pour Ă©liminer le stress, moi celui des partielles, toi celui de tes collègues carnivores. Et puis un beau jour on se lance. A nous les planches! Les occasions ne manquent pas: le bal des anciens de ta boĂ®te, la rĂ©union annuelle des collaborateurs de la start-up de ton frangin (elle nota qu’il avait tiquĂ© au mot « frangin« , rĂ©action Boulevard Saint-Germain sĂ»rement), et j’en passe…

Il l’observait en souriant, nota qu’elle avait bien léché toutes les traces de chocolat et resta silencieux un long moment.

– DĂ©cidĂ©ment, Cerise, tu m’étonneras toujours.

C’était le surnom qu’il lui avait donné.

*

* *

Les choses en Ă©taient restĂ©es lĂ . Ils n’avaient plus abordĂ© le sujet, sauf de temps en temps, sur le ton de la boutade, et toujours venant de Marion: «Alors quand est-ce qu’on y monte sur les planches. Tu sais que le Festival « OFF », c’est dans moins de six mois!».

Il faut dire que, les « FĂŞtes » passĂ©es, ils s’étaient retrouvĂ©s particulièrement occupĂ©s, Marion surtout qui avait entrepris de se trouver un petit job afin d’arrondir des fins de mois qui en avaient de plus en plus besoin. Elle avait privilĂ©giĂ© le domaine de l’aide Ă  la personne, après quelques expĂ©riences douloureuses de baby-sitting auprès de mioches braillards chez des bobos de l’avenue de Suffren, et grâce aux relations familiales de Bastien elle avait finalement Ă©tĂ© mise en relation avec une très vieille dame, d’origine russe, qui vivait dans un immeuble cossu du 16ème arrondissement, Ă  deux pas de la station « Passy ».

Elle lui avait donnĂ© rendez-vous un lundi, en fin d’après-midi Ă  la sortie des cours. Elle se retourna instinctivement lorsqu’elle se retrouva de plain pied dans la petite rue en pente qui dominait la Seine, alors que la rame du mĂ©tro aĂ©rien s’enfonçait dans les profondeurs de la colline de Chaillot: un pâle soleil d’hiver tentait de semer des reflets jaunes sur les façades de la rive gauche. Cinq minutes après, elle appuyait sur le bouton de l’interphone. Bref: l’adresse idĂ©ale, Ă  deux pas du studio : elle pourrait mĂŞme rentrer Ă  pied. Une chose la frappa lorsqu’elle pĂ©nĂ©tra dans le vestibule: un parfum complexe, surannĂ©, avec des notes de naphtaline, qui Ă©voquait les parquets cirĂ©s et les tapisseries passĂ©es. Une double porte Ă  petits carreaux sertis de cuivre menait jusqu’à l’escalier, dont la base de chaque marche Ă©tait soulignĂ©e, elle aussi, par l’éclat d’une barrette dorĂ©e destinĂ©e Ă  maintenir en place un tapis bordeaux Ă  motifs gĂ©omĂ©triques, garant de la permanence d’une ambiance feutrĂ©e Ă  tous les Ă©tages. Sa future « cliente » habitait au troisième. Marion opta pour l’ascenseur qui, se dit-elle, ne dĂ©parait pas le cadre: cabine en bois vernie, porte mĂ©tallique grillagĂ©e, seconde porte en losanges articulĂ©s, boutons d’étage en cĂ©ramique sur support dorĂ©. Elle sourit et ne put se retenir de murmurer: «troisième Ă©tage: vĂŞtements pour dame, linge de maison, couture…». Elle s’efforça de reprendre son sĂ©rieux au moment de sonner Ă  la porte palière. Non sans avoir vĂ©rifiĂ© le nom figurant en lettres curvilignes sur la plaque: « Tatiana Ivanovna ».

Une domestique sans âge (longue robe grise boutonnĂ©e, cheveux tirĂ©s en arrière, retenus par un chignon) vint lui ouvrir et la pria d’attendre au salon. Marion ne s’était jamais trouvĂ©e de sa vie au milieu d’un tel dĂ©cor. Elle osa Ă  peine s’asseoir tant ce qui l’entourait la fascinait. La fascinait et la ravissait car depuis l’adolescence elle avait toujours Ă©tĂ© attirĂ©e par le mobilier et les objets anciens, avec une prĂ©fĂ©rence pour les 18ème et 19ème siècles. Bastien la taquinait souvent sur le temps qu’elle Ă©tait capable de passer Ă  dĂ©ambuler dans les allĂ©es du Louvre des Antiquaires. Et lĂ , elle Ă©tait gâtĂ©e. Elle dĂ©tailla l’ensemble avec gourmandise. Le plafond, très haut, ouvragĂ© de stucs: deux rosaces couronnant l’accroche des lustres Ă  pampilles de cristal, complĂ©tĂ©es par une ceinture moulurĂ©e qui courrait Ă  l’aplomb des murs, revĂŞtus d’ une tapisserie vieux rose Ă  volutes florales. En face de la double porte d’accès, deux hautes fenĂŞtres encadrĂ©es de rideaux assortis, retenus par des embrasses Ă  pompon et Ă  boucles de bois. Elles Ă©clairaient gĂ©nĂ©reusement sur le mur opposĂ© un meuble qui retint tout particulièrement son attention. Il s’agissait d’une commode Empire en bois sombre Ă  trois tiroirs et plateau de marbre gris, soulignĂ©e aux angles par deux cariatides en bronze. Elle servait de support Ă  deux vases de la mĂŞme Ă©poque, eux aussi en bronze, mais platinĂ© et dorĂ©, ornĂ©s chacun de deux sirènes Ă  double queue. Marion eut ensuite le regard attirĂ© par la cheminĂ©e en marbre qui occupait une grande partie du fond de la pièce, mais surtout par les quatre tableaux qui l’encadraient, quatre grandes lithographies, beaucoup plus hautes que larges, disposĂ©es deux par deux de part et d’autre de la hotte, avec chacune un sujet unique: une jeune femme très « Belle Epoque », aux vĂŞtements diaphanes et vaporeux, oĂą dominaient des tons passĂ©s, violets et roses. Celles qui ornaient les cadres accrochĂ©s Ă  droite, entre la cheminĂ©e et la seconde fenĂŞtre, Ă©taient reprĂ©sentĂ©es de face, en pied, dans un dĂ©cor lumineux, sur fond de paysage vĂ©gĂ©tal se dĂ©tachant sur un horizon lointain au ciel d’un bleu soutenu. Des lianes dans un cas, des fleurs Ă  très hautes tiges dans l’autre venaient souligner, ici le drapĂ© de la soie de la robe tombant jusqu’aux pieds, lĂ  les arabesques d’un longue ceinture flottant comme un voile. Celles de gauche, au contraire, Ă©taient orientĂ©es de profil, dans un Ă©clairage allant en s’attĂ©nuant d’un tableau Ă  l’autre, la première accoudĂ©e rĂŞveuse contre la branche d’un arbre, le menton dans la main, sa robe aux tons bleus gris parsemĂ©e d’éclats de soleil couchant, la seconde assise endormie au milieu d’un bosquet sur un fauteuil rustique, sa joue droite posĂ©e sur son bras qui en enserrait le dossier, avec en arrière plan un bouquet de cyprès se fondant progressivement dans un ciel de pleine lune. Marion Ă©tait sous le charme. Elle allait d’un tableau Ă  l’autre, dĂ©couvrant Ă  chaque fois un nouveau dĂ©tail, le semis de fleurs roses et blanches qui soulignait les bords des encadrements, le dĂ©cor façon vitrail au sommet en arc brisĂ© qui emprisonnait les modèles, lorsqu’elle entendit dans le couloir un pas lent accompagnĂ© du petit choc rĂ©pĂ©tĂ© d’une canne sur le parquet. Elle revint rapidement vers le groupe de fauteuils crapauds, recouverts de velours vert disposĂ©s devant les deux fenĂŞtres, non sans avoir eu le temps de remarquer, adossĂ© au mur opposĂ© Ă  la cheminĂ©e, un bureau dos d’âne Ă  trois tiroirs qui mettait en valeur deux chandeliers en bronze, dont le pied Ă©tait un angelot, en Ă©quilibre sur la jambe droite et dont la main droite brandissait fièrement un groupe de trois bougeoirs dĂ©corĂ©s de motifs floraux entrelacĂ©s.

Son hĂ´tesse marqua un temps d’arrĂŞt au seuil de la double porte, discrètement guidĂ©e par sa domestique. Elle avait Ă  l’évidence une très mauvaise vue mais elle se tourna nĂ©anmoins spontanĂ©ment vers Marion et lui sourit. Celle-ci lui trouva tout de suite une « allure folle », comme elle se plut Ă  le rĂ©pĂ©ter Ă  Bastien qui, le soir mĂŞme, la pressait de question. Tout en elle inspirait une sorte de respect admiratif: son port de tĂŞte qui mettait en valeur une chevelure argentĂ©e dont la coiffure n’était pas sans rappeler celles des jeunes femmes des quatre lithographies, son maintien droit, bien Ă  l’appui sur la canne Ă  bec de canard, sa longue jupe violette rehaussĂ©e d’un corsage au fin col de dentelle que fermait une broche camĂ©e en pierre aux tons sĂ©pias et que complĂ©tait un gilet fines maille en cachemire gris chinĂ©.

– Ainsi donc voici ma petite lectrice. Asseyez-vous, ma colombe, que nousbavardions un peu, le temps qu’Olga nous prĂ©pare la thĂ©. Vous verrez, elle excelle dans cet art. Vous aimez le thĂ©, je prĂ©sume?

– Oh, oui, Madame, rĂ©pondit Marion qui, impressionnĂ©e, avait presque failli esquisser une rĂ©vĂ©rence avant de prendre place sur le fauteuil que son hĂ´tesse lui avait dĂ©signĂ©, le dos tournĂ© Ă  l’une des fenĂŞtres du salon.

– Parfait. Je vais pouvoir vous faire dĂ©couvrir ce que nous appelons chez nous le « GoĂ»t Russe », lancĂ©, il y a bien longtemps, par les Ă©lĂ©gantes de Saint-PĂ©tersbourg. Par les moscovites aussi, bien sĂ»r, mais pour l’élĂ©gance elles repasseront, croyez-moi, ma colombe, et il paraĂ®t que c’est toujours vrai! C’est un mĂ©lange de Darjeeling et de thĂ© noir chinois.

Ce fut ainsi que s’amorça la conversation. Tatiana Ivanovna avait, de toute évidence, étudié avec soin le court CV que Marion avait joint à son courrier. Elle l’interrogea longuement sur ses études littéraires, sur ses auteurs préférés, sur ses projets d’avenir. Elle le faisait d’une voix claire et raffinée, légèrement chantante, qui savait ménager de courts silences pour en structurer le rythme. Une pointe d’accent slave à la Popesco y ajoutait un piment discret. Marion l’écoutait, fascinée. La mission qui l’attendait était simple: venir une fois par semaine pendant environ deux heures, mais en ménageant une certaine souplesse en fonction de son emploi du temps, afin de rendre à son hôtesse le plaisir d’une lecture dont ses yeux défaillants la privaient.

– Pour ce qui est des journaux, des revues, l’assistance d’Olga me suffit mais je voudrais me replonger dans les grands auteurs russes, avait-elle prĂ©cisĂ©, et ça, c’est une autre affaire, croyez-moi. Et elle avait ajoutĂ© malicieusement : mais rassurez-vous, ma colombe, pas dans le texte! Je me contenterai d’une bonne traduction en français! « La PlĂ©ĂŻade » est lĂ  pour ça, Dieu merci!

Puis elle demanda Ă  Marion quelles connaissances elle avait en la matière. L’avait-elle abordĂ© dans le cadre de ses Ă©tudes? Et si oui, quels ouvrages avait-elle eu l’occasion de lire? Marion s’efforça de rester naturelle car son expĂ©rience Ă©tait mince. Elle put heureusement citer DostoĂŻevski grâce aux « Frères Karamazov » offerts deux ans auparavant par sa tante lors de son anniversaire. Elle se souvint qu’elle avait marmonnĂ© alors «quelle idĂ©e!», mais, repentante et surtout reconnaissante, elle lui tressa sur le champ une couronne. Et puis elle se souvint qu’en juillet en Avignon une troupe avait jouĂ© « Les Ames Mortes » de Gogol . Bastien avait tenu absolument Ă  y assister: deuxième couronne, pour lui cette fois! Ses rĂ©fĂ©rences Ă©taient un peu minces mais l’honneur Ă©tait sauf. Tatiana Ivanovna n’en laissa rien paraĂ®tre. Bien au contraire: elle lui sourit avec une indulgence complice.

– Savez-vous, ma colombe, que cette histoire d’ »Ă˘mes mortes » est inspirĂ©e d’un fait divers rĂ©el de l’époque. Vous vous souvenez du sens de l’expression: il s’agit de serfs dĂ©cĂ©dĂ©s qui restent nĂ©anmoins inscrits dans les effectifs d’une exploitation, et continuent donc, jusqu’au recensement quinquennal suivant, de gonfler les impĂ´ts dus par les propriĂ©taires fonciers concernĂ©s. Tchitchikov, le hĂ©ros de la pièce (un escroc), propose de les « racheter », afin de les affecter ensuite fictivement Ă  un autre domaine, acquis Ă  vil prix, afin d’en dĂ©cupler la valeur, Mais savez-vous surtout que l’idĂ©e du sujet n’est pas de Gogol?

– Mais, non, Madame. Je l’ignorais. Comment est-ce possible?

– Figurez-vous que c’est ce trublion de Pouchkine, cet incorrigible coureur de jupons, qui lui en a fait cadeau. Et, par-dessus le marchĂ©, la pièce a bien failli n’être jamais Ă©crite, car

Gogol l’avait abandonnĂ©e au profit de son chef d’œuvre: « Le Revizor ». Et puis voilĂ  que l’annĂ©e suivante, en 1837, alors que Pouchkine s’est depuis longtemps achetĂ© une conduite, c’est sa femme qui fait des siennes. Coquette, dispendieuse, traĂ®nant son Ă©poux de fĂŞtes en fĂŞtes, elle s’entiche d’un officier français. Le tout Saint-PĂ©tersbourg bruisse de rumeurs. Des

pamphlets circulent. Pouchkine y est proclamĂ© « Co-adjuteur du Grand MaĂ®tre de l’Ordre des Cocus et Historiographe de l’Ordre ». A l’époque, on ne badinait pas: c’est le duel et, pour finir, deux balles de pistolet dans le ventre. Gogol est effondrĂ©. Pour lui, le dĂ©butant, Pouchkine dĂ©jĂ  reconnu comme un gĂ©nie littĂ©raire, Ă©tait une idole. Il clame haut et fort que son chagrin est «plus profond que celui ressenti lors de la mort de son propre père» et que « Les Ames Mortes » sont un «legs sacré» du disparu. Et il se remet au travail.

Ce fut à ce moment qu’Olga entra discrètement avec le samovar. Elle le déposa comme un objet précieux sur la table basse qui séparait Marion de son hôtesse. Il trônait sur un plateau en nacre de forme hexagonale, orné d’un décor de feuillage et de fleurs sur fond noir au milieu duquel, au dessus de deux paons, voletaient des oiseaux. Elle disposa au bon endroit les deux tasses en porcelaine et la coupelle en métal argentée garnie de boudoirs.

– Servez d’abord Mademoiselle, Olga. Ce sera une forme d’intronisation.

Le thé se révéla une merveille. Marion en était bluffée. Elle se promit d’en parler à Bastien.

– Je sens que vous apprĂ©ciez, ma colombe. C’est un mĂ©lange de quimen et de ching woo. La boutique est Ă  deux pas d’ici, rue de l’Annonciation. Je m’y sers depuis vingt cinq ans! Je vous la recommande.

Lorsqu’elles eurent terminé, Tatiana Ivanovna désigna à Marion un livre posé sur la table basse. Elle ne l’avait pas remarqué. C’était un volume ancien, relié, qui devait traîner derrière lui une longue histoire.

– Nous n’allons pas nous sĂ©parer sans nous livrer Ă  un petit essai. Ouvrez-le au hasard et faites-moi la lecture. Il s’agit justement du « Revizor » dans une très vieille Ă©dition du Seuil, donc en français, cela va sans dire.

Marion Ă©prouva un court moment d’apprĂ©hension. Cela lui rappelait de mauvais souvenirs de « partielles », Ă  l’occasion desquelles son manque de confiance en soi lui avait quelquefois jouĂ© des tours. Elle appliqua un ou deux trucs retenus lors d’un stage de sophrologie et se lança.

– Le gouverneur Ă  lui-mĂŞme: «et non seulement tu deviendras un objet de risĂ©e, mais il se trouvera encore un barbouilleur, un Ă©crivassier, pour te fourrer dans une comĂ©die . Ah! C’est trop vexant! Ni le titre ni le grade ne l’arrĂŞteront, et tous crieront, applaudiront. De quoi riez-vous? C’est de vous-mĂŞmes que vous riez!» ….

Au fur et à mesure qu’elle lisait, Marion prenait de l’assurance. Son auditrice l’interrompit au bout d’une dizaine de minutes.

– C’est parfait, ma colombe. Vous avez une voix agrĂ©able, très musicale, et vous savez donner vie Ă  votre texte. Je sens que nous allons bien nous entendre, petite sorbonnarde (sans nuance pĂ©jorative, bien au contraire). Puis-je compter sur vous dans une semaine, Ă  la mĂŞme heure? Si toutefois cela reste compatible avec votre emploi du temps.

Marion accepta avec une joie contenue. Elle se leva pour suivre son hôtesse qui abordait quelques détails pratiques, concernant notamment le tarif horaire qu’elle lui proposait. Tout en l’écoutant, elle ne put s’empêcher de marquer un léger temps d’arrêt, pour lancer un dernier coup d’œil aux quatre lithographies qui l’avaient tellement impressionnée lors de son arrivée. La vieille dame s’en aperçut.

– Je vois avec plaisir que vous semblez apprĂ©cier mes quatre beautĂ©s. HĂ©las, elles ont, pour moi, beaucoup perdu de leur rayonnement, de leur nettetĂ© et mĂŞme de leurs couleurs. Mais leur douceur et leur charme sont gravĂ©s dans ma mĂ©moire. Ce sont quatre Ĺ“uvres caractĂ©ristiques de ce qu’on a appelĂ© au dĂ©but du vingtième siècle « l’Art Nouveau ». Elles ont Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©es en 1899 par un peintre tchèque, Alfons Mucha, qui a fait une grande partie de ses Ă©tudes artistiques Ă  Paris.

– J’ai rarement vu quelque chose d’aussi dĂ©licat, d’aussi ravissant. Ces quatre jeunes femmes sont comme dans des Ă©crins. Elles irradient.

– C’est la sĂ©rie que Mucha avait intitulĂ©e « Les Heures du Jour ». Elles se suivent de droite Ă  gauche, depuis la grande fenĂŞtre jusqu’au mur de la commode Empire: « Eveil du matin », « Eclat du jour », « RĂŞverie du soir », « Repos de la nuit ». C’est Ă  mon dĂ©funt mari que je dois ces merveilles. Il avait une galerie d’art dans le Marais et il adorait cette Ă©poque. Il en Ă©tait mĂŞme un expert reconnu.

– Je ne connaissais pas du tout cet artiste.

– Il Ă©tait tout Ă  fait atypique. Il s’était lancĂ© dans le dessin alors qu’il marchait Ă  peine. Il faut dire que sa mère lui attachait très souvent un crayon autour du cou! Lorsqu’il est venu poursuivre sa formation Ă  Paris, il n’a pas hĂ©sitĂ© Ă  signer un contrat de six ans avec le Théâtre de la Renaissance pour y rĂ©aliser des affiches de spectacles. On lui doit mĂŞme des Ĺ“uvres Ă  la gloire des biscuits « LU », de marques de bières et de champagne, et j’en passe.

Ce fut donc ainsi que se passa la première rencontre entre Tatiana Ivanovna et Marion, une Marion qui redescendit sur un petit nuage vers la Seine et le pont de Bir Hakheim, encore sous l’effet d’un « enchantement » qu’elle avait hâte de faire partager Ă  Bastien. Leur dĂ®ner, ce soir-lĂ , se dĂ©roula sous le signe de la Belle Epoque, de la littĂ©rature slave et de la « Sainte Russie ».

*

* *

Ce fut donc avec enthousiasme que Marion inaugura ses fonctions de lectrice auprès de Madame Ivanovna. Celle-ci choisit d’abord de se plonger dans l’actualité littéraire et lui

laissa, pour débuter, le choix de l’ouvrage: il y avait le premier jour, sur la table basse, le Goncourt, le Renaudot et le Médicis. Marion choisit machinalement le Goncourt mais se garda d’avouer qu’elle ne l’avait pas lu.

Au fil des semaines qui suivirent, une familiarité amicale, presque chaleureuse, se tissa entre les deux femmes. Marion attendait avec plaisir, pour ne pas dire impatience, le moment de sonner à la porte de l’appartement de Passy. Elle avait trouvé en Tatiana, selon sa propre expression, une sorte de « grand-mère de conte de fées», frustrée qu’elle était de ne voir qu’une fois ou deux par an, et encore pas toujours, celle qui lui restait, une grand-mère paternelle recluse dans un bled perdu, au fin fond des Pyrénées. Quant à son auditrice, Marion n’avait pas tardé à comprendre qu’elle était ravie de reporter sur elle un trop plein d’affection complice que l’absence d’une fille avait privé d’exutoire. Car petit à petit Tatiana Ivanovna se laissa aller aux confidences. Il ne se passait pas une séance de lecture sans qu’au cours de la sacro-sainte cérémonie du thé moscovite, ou plutôt pétersbourgeois, elle évoquât un épisode de sa saga familiale.

– Aviez-vous remarquĂ©, ma colombe, dit-elle un jour, le fort bel homme dont la photographie trĂ´ne en bonne place sur le dessus du bureau dos d’âne?

Marion se tourna et découvrit entre les deux chandeliers en bronze un portrait qui lui avait effectivement échappé. C’était un cliché en noir et blanc, à la patine légèrement jaunie, serti dans un cadre métallique argenté, qui représentait un militaire tête nue, presque chauve, arborant une moustache à l’ancienne qui retombait en V de part et d’autre du menton. Son uniforme, sanglé jusqu’au cou, était orné de deux épaulettes et d’une seule décoration.

– C’est un de nos hĂ©ros nationaux, dit Tatiana, avec une pointe de fiertĂ© dans la voix.

Je parle de l’armée impériale, vous vous en doutez bien sûr. Il s’agit de Nicolaï NikolaÏevitch Ioudenitch, commandant de l’armée du Caucase pendant la Grande Guerre, et qui avait écrasé les turcs à Erzincan en 1917. Hélas, un an après, les bolcheviks prenaient le pouvoir et Ioudenitch l’exil. Pas pour longtemps. Dès juillet 1919 il rejoignait les rangs de la guerre civile et devenait commandant en chef de l’armée blanche sur le front de la Baltique. C’est là que mon grand père paternel, Leonid, a eu l’honneur de servir sous ses ordres. Il était dans son état-major. Il a volé avec lui de victoire en victoire: Iambourg, Gatchina, Krasnoïe Selo! Mais le 20 octobre, Trotski, le chef de l’armée rouge a été le plus fort. Il a fallu battre en retraite, se réfugier en Estonie, se faire évacuer par les Britanniques. Et mon grand père s’est retrouvé à Paris, où ma grand-mère l’avait précédé avec Sergueï, mon père. Ioudenitch, notre modèle familial, avait pour sa part préféré la Côte d’Azur. Il est enterré au cimetière russe de Nice.

Une autre fois elle lui expliqua la raison de son attachement presque sentimental au 16ème arrondissement.

– Vous savez, ma colombe, après le coup d’état des bolcheviks, tous ceux qui n’entraient pas dans les critères des nouveaux maĂ®tres ont vite compris que c’était, comme d’autres, hĂ©las, le vivront plus tard: «la valise ou le cercueil». Beaucoup, comme mon grand-père, choisirent Paris, d’autres la CĂ´te d’Azur. Mais il y avait de tout dans cette vague de dĂ©racinĂ©s: des princes dĂ©sargentĂ©s et des financiers florissants, des ouvriers du Parti Social DĂ©mocrate et des industriels tsaristes. Beaucoup s’accrochèrent Ă  la chimère du « Retour ». Ils formèrent donc de vĂ©ritables colonies. Les moins aisĂ©s dans le 15ème, attirĂ©s par la proximitĂ© des emplois de l’industrie automobile. Rendez-vous compte: un ouvrier russe sur six chez Renault! J’entends encore mon grand-père en plaisanter: «Allons faire un tour Ă  Billankoursk!». Et dans le 16ème, ceux qui en avait les moyens. Dieu merci, c’était le cas de ma famille. Cet appartement en tĂ©moigne: j’y ai passĂ© toute mon enfance. Inutile de vous dire que j’étais Ă©lève Ă  Janson-de-Sailly, le premier lycĂ©e parisien Ă  enseigner la langue de TolstoĂŻ. Rendez-vous compte qu’à deux pas de chez mes parents avait habitĂ© Alexandre FĂ©dorovitch Karenski, l’ancien chef de notre gouvernement provisoire! Alors, ma colombe, ne croyez pas trop mon compatriote Joseph Kessel (Tiens, bonne idĂ©e quand mĂŞme, pourquoi ne pas le relireaprès tout ?) quand il dĂ©crit «les prince avilis, les grandes dames vendant des fleurs, les officiers de la garde et les amiraux de la flotte impĂ©riale devenus serveurs, cuisiniers, portiers». Il avait beaucoup d’imagination, l’animal!

Marion continuait de se laisser « enchanter », comme lors de la première entrevue, par ces Ă©vocations et ces rĂ©vĂ©lations qui lui ouvraient les portes d’une autre Ă©poque, d’un autre monde, d’un autre milieu. De retour le soir au studio, lorsqu’elle retrouvait Bastien pour le dĂ®ner dans leur kitchenette (celle d’oĂą l’on voyait la Tour Eiffel en se penchant!), elle Ă©tait intarissable. Elle Ă©tait, comme lui avait dit souvent sa mère «excitĂ©e comme une puce». Le rose lui montait aux joues, ses yeux d’un bleu profond brillaient, mettant en valeur les boucles brunes de ses cheveux. Bastien, lui, la regardait, comme toujours, en souriant, attendri par son enthousiasme.

Un jour où Tatiana avait été particulièrement prodigue en confidences sur son entourage, sur sa vie mondaine, elle se décida à lui poser une question qui, depuis quelques temps déjà, lui brûlait les lèvres: comment avait-elle rencontré son mari, ce propriétaire de galerie d’art, dont elle lui vantait le goût si sûr et les compétences d’expert reconnu en matière d’Art Nouveau. Le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne se fit pas prier!

– Oh! Ma colombe! Ce fut un jour bĂ©ni Ă  tous points de vue. Rendez-vous compte: un jour de Pâques orthodoxe. Nous Ă©tions allĂ©s en famille Ă  la cathĂ©drale Alexandre Nevski, rue Daru. Vous connaissez? C’est dans le 8ème. Il faut vraiment la visiter, c’est une merveille. Nous Ă©tions en train de bavarder avec l’archimandrite Vladimir (une « figure », croyez-moi, cĂ©lèbre pour son opulente barbe poivre et sel et sa connaissance parfaite du slavon, l’un des deux anciens idiomes slaves de l’orthodoxie), lorsqu’une autre famille nous a rejoints, des relations d’affaire de mon père. Nous avons d’abord Ă©changĂ© des propos de circonstance: «Prazdmikom! Khristos VoskressiĂ© (Joyeuses FĂŞtes! Christ est ressuscitĂ©!)». Mais moi, dĂ©jĂ , je n’avais d’yeux que pour le fils aĂ®nĂ©. Mon Dieu qu’il Ă©tait beau. Un vrai dandy romantique. Une chevelure Ă  la Pouchkine! Le coup de foudre. Un an plus tard Ă  peine, nous Ă©tions mariĂ©s. Inutile de vous dire que pendant toute la durĂ©e de notre vie commune, nous n’aurions, pour rien au monde, manquĂ© un office de la RĂ©surrection rue Daru.

– C’était pour vous, je l’imagine, plus qu’un anniversaire.

– Je ne vous le fais pas dire. C’était un pèlerinage. Que dis-je, un pèlerinage? Une action de grâce, ma colombe!

Marion fut profondément émue par cette évocation. Lorsqu’elle en parla à Bastien, le soir même, elle le fit sans son excitation et son enjouement coutumiers. Mais avec un très léger sourire qui ne parvenait pas à effacer une touche de gravité, et qui, faute de faire naître à ses joues ce rose qu’il aimait tant, vint napper son regard d’un soupçon de mélancolie. Comme si elle avait su merveilleusement capter et surtout retenir celle qui, à l’évidence, avait, lors de ce moment privilégié, envahi Tatiana.

Et puis, tout naturellement, arriva ce jour oĂą Marion en vint elle aussi aux confidences. Comment cela se produisit-il? Elle aurait Ă©tĂ© bien en peine de l’expliquer. Ce qui est sĂ»r, c’est qu’elle Ă©prouva le besoin de confier Ă  Tatiana ce qui depuis plusieurs mois revenait la titiller rĂ©gulièrement: son envie de jouer la comĂ©die. A son grand Ă©tonnement, celle qui Ă©tait, au fil de ces rencontres, devenue, en dĂ©pit de la diffĂ©rence d’âge, une sorte d’amie du premier cercle, reprit la balle au bond avec un enthousiasme juvĂ©nile. Marion grava l’instant dans sa mĂ©moire. Elles venaient de faire la pause après la lecture de plusieurs chapitres de « Guerre et Paix ». Olga avait dĂ©jĂ  versĂ© dans les tasses en porcelaine le mĂ©lange de quimen et de ching-woo cher aux Ă©lĂ©gantes de Saint-PĂ©tersbourg. Tatiana oublia son ton posĂ© habituel, Ă©clata presque de rire et s’exclama en reposant sa tasse Ă  peine entamĂ©e:

– Quelle merveilleuse idĂ©e, ma colombe! Vous avez la voix de l’emploi: le phrasĂ©, la diction, le sens du rythme et des silences. Une voix qui porte, qui capte l’attention…

Bref, elle ne tarissait pas d’éloges et Marion en restait bouche bée.

– Mais, Madame, c’est que je n’ai jamais essayĂ©. La voix ne suffit pas. Il faut savoir se dĂ©placer, ĂŞtre Ă  l’aise dans son corps, maĂ®triser sa gestuelle. Et puis, mon ami, Bastien, n’est pas du tout tentĂ©. Il a un frère, Romain, qui a huit ans de plus que lui. Je m’étais dit que nous pourrions faire cette expĂ©rience ensemble, comme une petite troupe. Il ne lui en a mĂŞme pas parlĂ©.

– Je vais lui tirer les oreilles, moi, Ă  votre Bastien. Non, mais, je rĂŞve! Refuser une idĂ©e pareille, Ă  son âge. C’est du gâchis! Que fait-il dans la vie l’élu de votre cĹ“ur?

– Il a fait l’Ecole des Mines. Il est ingĂ©nieur dans une grosse boĂ®te Ă  VĂ©lizy.

Et bien, voici une raison de plus, ça le sortira de ses ordinateurs, de ses calculs, de ses plannings et de ses réunions diverses et variées qui doivent lui scléroser les neurones. Il est temps que je m’en mêle. Il en va de votre avenir et de votre équilibre. Croyez-en Tatiana Ivanovna. D’ailleurs, j’ai la solution. Mais à une condition: il faut enrôler, bon gré, mal gré, le frère dans l’aventure.

– Ah, bon, dit Marion, mi amusĂ©e, mi interloquĂ©e. Et c’est quoi la solution?

– Mais,Tchekhov, ma colombe, Tchekhov, tout simplement. RĂ©flĂ©chissez. Vous ĂŞtes jeunes, vous ĂŞtes dĂ©butants, vous voulez vous amuser. Il vous faut une pièce courte, enlevĂ©e, simple, gaie, dans laquelle vous pourrez vous « Ă©clater », comme dit Ă  tout bout de champs le fils d’un de mes neveux. Tchekhov vous apporte tout cela sur un plateau. Vous connaissez Tchekhov, bien sĂ»r?

Cela tombait bien. Marion avait vu « La Mouette » quelques semaines plus tĂ´t. Elle put parler de la pauvre Nina, le personnage central et, se souvenant d’un petit historique lu Ă  l’entracte dans le programme que lui avait remis l’ouvreuse, elle ne fut pas peu fière de mentionner que la « première » en 1896 avait Ă©tĂ© un tel Ă©chec que la grande actrice russe de l’époque, traumatisĂ©e par l’hostilitĂ© du public, en avait perdu la voix.

– Rassurez-vous, ce que j’ai Ă  vous proposer est d’un genre tout Ă  fait diffĂ©rent! Une exception dans le théâtre du bon docteur Tchekhov qui, il faut bien le dire, n’a rien de dĂ©sopilant, en dĂ©pit de son gĂ©nie et de son universalitĂ©. C’est vrai que toutes ses pièces sont des drames du quotidien. J’ai lu un jour qu’il avait Ă©crit (c’est restĂ© gravĂ© dans ma mĂ©moire): «La vie est uniquement faite d’horreurs, de soucis et de mĂ©diocritĂ©s». Mais il avait des circonstances attĂ©nuantes, le pauvre: une enfance terrorisĂ©e par sa brute Ă©paisse de père qui maniait le fouet pour un oui ou pour un non, une vie partagĂ©e entre le travail, les factures et les mĂ©dicaments (il est atteint d’une tuberculose qui finira par l’emporter). Et, pourtant, au milieu de tout ce pessimisme, trois petites perles de drĂ´lerie, très courtes,dont on dirait qu’il a presque honte car il les qualifie lui-mĂŞme de «plaisanteries en un acte»: « La Noce », « L’Ours » et surtout « Une Demande en Mariage » qui est exactement la pièce qu’il vous faut. Il y a trois personnages: Tchouboukov, un propriĂ©taire terrien, Lomov, son voisin qui est amoureux de sa fille, et donc sa fille Natalia. Un rĂ´le en or! Je vous y vois, ma colombe. Le rĂ´le est fait pour vous! Dans celui de Lomov: votre ami Bastien, cela va de soi. Quant Ă  celui du père, il devrait aller comme un gant au frère de Bastien, moyennant un peu de maquillage, bien sĂ»r, et le jeu de scène qui va avec. Qu’en dĂ®tes-vous?

Marion ne savait que répondre. Elle était à la fois interloquée et séduite. L’enthousiasme de Tatiana était communicatif. Elle s’imagina un court instant entrant en scène, en costume d’époque (ça se loue, après tout!), donnant la réplique aux deux garçons. La pièce était courte, le défi devrait être à leur portée. Elle devrait arriver à les convaincre. Tatiana la regardait en souriant. Elle devinait aisément, au regard rêveur de sa protégée, les idées qui se bousculaient dans son esprit. Elle percevait son trouble. Elle vint à son secours en appelant Olga à laquelle elle demanda de lui amener la traduction du texte de Tchekhov. «Vous la trouverez facilement, elle est sur l’étagère du bas, au tout début à gauche».

En attendant le retour d’Olga, elle résuma pour Marion l’argument de la pièce.

– Comme l’a dit Tchekhov lui-mĂŞme: c’est «un vaudeville Ă  la française». C’est une pièce sur l’impossibilitĂ© de se maĂ®triser: Ă  partir d’un Ă©vènement simple, va se dĂ©clencher un enchaĂ®nement de situations menant tout droit aux frontières de la folie. Les trois personnages sont, en fait, des querelleurs, des chicaneurs. C’est plus fort qu’eux. Donc, Tchouboukov, un propriĂ©taire terrien, une espèce d’ours mal lĂ©chĂ©, reçoit son voisin Lomov, propriĂ©taire lui aussi, apparemment en bonne santĂ© mais, en fait, hypercondriaque Ă  l’excès, venu lui demander la main de sa fille Natalia. Tout commence bien. Le père est aux anges, il appelle sa fille et alors tout va dĂ©gĂ©nĂ©rer: d’abord pour une sombre histoire de bornage de prĂ©, puis pour une dispute Ă  propos des qualitĂ©s comparĂ©es de deux chiens de chasse. Et cela jusqu’à l’évanouissement du prĂ©tendant que les deux autres vont croire mort. Vous m’avez comprise: c’est une demande en mariage totalement dĂ©mystifiante dans laquelle l’amour n’a jamais la parole. La lĂ©gende veut que Tchekhov soit mort en disant la dernière rĂ©plique. Permettez-moi toutefois d’en douter. Ça vous a un petit relent de « syndrome de Molière ».

Olga entre temps avait apporté le texte.

– Tenez, ma colombe, lisez et imaginez un peu votre entrĂ©e en scène. Vous arrivez cĂ´tĂ© cour. Vous ĂŞtes soudain en pleine lumière, vous percevez les mille et une palpitations du public dans le grand trou noir qui a remplacĂ© la salle. On est au dĂ©but de la Scène III, si ma mĂ©moire est bonne. Lomov fait les cent pas dans le salon, vous vous arrĂŞtez sur le seuil, vous simulez la surprise:

NATALIA: Ah! Tiens! C’est vous! Et papa qui me dit: va, il y a un marchand quiveut de la marchandise. Bonjour, Ivan Vassilievitch!

LOMOV: Bonjour, estimée Natalia Stepanovna!

NATALIA: Pardon, j’ai mon tablier et ne suis pas en toilette. Nous trions des petits pois pour les faire sécher. Pourquoi, depuis si longtemps, n’êtes-vous pas venu à la maison? Asseyez-vous. Voulez-vous déjeuner ?

LOMOV: Non, merci, j’ai déjà mangé.

NATALIA:…Mais qu’est-ce là? Vous êtes, il me semble, en habit? En voilà une nouveauté! Allez-vous au bal? Par parenthèse, vous avez embelli. Vraiment, pourquoi êtes-vous si élégant?

– Mais plus loin, croyez-moi, dit Tatiana, le ton va changer. Jetez un coup d’œil Ă  la fin de la scène.

Marion, amusée, tourna les pages et repris sa lecture.

LOMOV (portant la main à son cœur) Les Petits-Prés-aux-Bœufs sont à moi! Comprenez-vous? A moi!

NATALIA: Ne criez pas, je vous prie! Vous pouvez crier et vous érailler la voix de colère chez vous, mais ici, je vous prie de ne pas dépasser les bornes!

LOMOV: N’était, mademoiselle, cet effroyable, ce douloureux battement de cĹ“ur, si mes artères ne battaient pas dans mes tempes, je vous parlerais autrement. (Il crie). Les Petits-PrĂ©s-Aux-BĹ“ufs sont Ă  moi!…

– BientĂ´t, ils vont en venir aux insultes. Allez Ă  la pèche, ma colombe. Elles ne manquent pas.

Marion sauta directement au cœur de la dernière scène.

LOMOV: …vous êtes un intrigant

TCHOUBOUKOV: Quoi? Je suis un intrigant! (Il crie.) Taisez-vous!

LOMOV: Un intrigant!

TCHOUBOUKOV: Gamin! Morveux!

LOMOV: Vieux rat! JĂ©suite!

Marion s’arrêta de lire pour rire de bon cœur. Tatiana était ravie. Elle sentait qu’elle était arrivée à ses fins..

*

* *

Inutile de dire que le dĂ®ner de ce soir-lĂ  se termina fort tard. Bastien se laissa emporter dans un vĂ©ritable tourbillon. Marion n’avait jamais aussi bien mĂ©ritĂ© son surnom de « Cerise »: elle Ă©tait, une nouvelle fois, rouge d’excitation, intarissable sur Tchekhov et son Ĺ“uvre, enthousiasmĂ©e par la rĂ©action et les encouragements de Tatiana. Ce fut une capitulation en rase campagne. Bastien se retrouva, mi consentant, mi amusĂ©, irrĂ©mĂ©diablement prisonnier du personnage de Lomov. Et mis en demeure, sous le charme du regard amoureux de ce qu’il considĂ©rait comme les « yeux d’un bleu profond » les plus beaux du monde, d’enrĂ´ler son frère dans l’aventure. Le samedi suivant Ă  5 heures de l’après-midi, comme il sied dans la meilleure sociĂ©tĂ©, il Ă©tait assis avec « Cerise » devant une tasse « goĂ»t russe » dans le grand salon de Passy. Tatiana n’eut donc pas Ă  lui «tirer les oreilles». Il s’était inclinĂ© cĂ©rĂ©monieusement devant elle et Marion comprit tout de suite, au regard furtif qu’elle lui adressa, qu’elle lui trouvait (elle le lui avouera plus tard), «un charme fou». Son succès fut complet lorsqu’il lui annonça qu’il avait rĂ©ussi, Ă  sa grande surprise, Ă  convaincre son frère qui, finalement, avait trouvĂ© l’idĂ©e «plutĂ´t sympa». La conversation roula donc sur la manière d’aborder la pièce, sur le regard, caustique mais tendre (suivant l’expression de Tatiana), que l’auteur portait sur ses personnages (qui, ajoutait-elle, sont, certes, ridicules mais n’en demeurent pas moins foncièrement attachants), sur les traits caractĂ©ristiques de « l’âme russe » que les acteurs se devaient surtout de bien toujours garder Ă  l’esprit afin d’en imprĂ©gner leur jeu:

– Croyez-moi, mes mignons, insista Tatiana, cette notion d’âme russe n’est pas une lĂ©gende. Nous, les slaves, sommes accoutumĂ©s Ă  sauter de la passion Ă  l’exaltation en dĂ©pit de la fatalitĂ© qui nous colle Ă  la peau. C’est ce que quelqu’un a joliment appelĂ©: «le sourire avec la larme Ă  l’œil». A vous de l’exprimer, de le rendre sensible au spectateur.

Ils la quittèrent ravis avec, dans le sac de Marion, trois exemplaires du texte de Tchekhov que Madame Ivanovna avait chargé Olga d’aller acheter chez Gibert au Quartier Latin. Bastien s’inclina pour la seconde fois en prenant congé. Il nota à nouveau la longue jupe violette et le gilet en cachemire qu’elle portait lorsqu’elle avait reçu Marion lors de leur premier contact, et que celle-ci lui avait tant vantés. Mais elle avait choisi pour cette nouvelle occasion un corsage blanc classique qui mettait en valeur un bijou que Marion n’avait cessé d’admirer pendant toute la durée de leur entretien: un œuf pendentif de Fabergé, bleu cobalt, serti dans une monture dorée, terminée, à la façon d’une embrasse, par deux pompons miniatures. Ils en parlaient encore lorsqu’ils prirent le métro à Passy pour rejoindre Romain du côté de Tolbiac, où sa jeune femme, Sophie, une ancienne étudiante des Beaux Arts, les attendait à l’occasion du vernissage de sa première exposition: un succédané de Miro et de Kandinski, mais après tout, il faut bien débuter. Et puis les canapés avaient été commandés chez Lenôtre et le crémant de Bourgogne chez un vigneron de Nuits-Saint-Georges, vaguement apparenté à sa famille. Ils devaient bien ça à Sophie: dans le microcosme du Boulevard Saint-Germain, on se serre les coudes.

Et ce fut donc ainsi que le miracle se produisit. Romain, contre toute attente, ne fut pas, des trois, le moins enthousiaste. Ils se lancèrent dans les répétitions avec délectation, tantôt chez eux, tantôt chez Romain, des répétitions ponctuées de fous rires, qui se révélèrent rapidement un dérivatif précieux au stress et aux tracas quotidiens, inhérents aux jobs des deux frères, mais aussi aux périodes de surmenage dans le cas de Marion. Ils prirent bientôt conscience qu’ils ne pouvaient plus s’en passer. Ils s’étaient, avec passion, glissés dans la peau de leurs personnages. Ils naviguaient dans la pièce comme dans un monde familier, un monde parallèle devenu jubilatoire.

Et un beau jour se posa, bien sûr, la question: et maintenant?

Une première Ă©vidence s’imposa. Ils se devaient de partager ce bonheur avec Tatiana Ivanovna que, bien entendu, Marion avait mise dans la confidence. Rendez-vous fut donc pris en milieu d’après-midi, par un beau dimanche de la fin du mois de mai. La date convenait parfaitement: entre les « partielles » pour l’une et des projets de budgets Ă  prĂ©parer pour les deux autres, leurs occupations respectives les avaient bloquĂ©s Ă  Paris pour le week-end.

Tatiana avait, pour la circonstance, fait signe Ă  trois amis faisant partie de ce qu’elle appelait avec un sourire Ă©nigmatique sa « garde rapprochĂ©e » («oui, je sais, ça fait un peu tsariste, ajoutait-elle, mais que voulez-vous, on ne descend pas de l’élite pĂ©tersbourgeoise pour rien»). L’un d’entre eux pourtant, avec ses petites lunettes rondes, son costume Ă©triquĂ©, et son soupçon de barbiche, Ă©voquait plus le commissaire du peuple que l’officier de l’armĂ©e blanche. Elle le prĂ©senta avec une certaine dĂ©fĂ©rence: «Boris Stepanovitch, ancien fonctionnaire du « Quai ». Il a Ă©tĂ© longtemps en poste dans les ex-satellites soviĂ©tiques et au Moyen-Orient». Il s’inclina cĂ©rĂ©monieusement devant Marion qui, confuse, se muta immĂ©diatement en « Cerise »!

Olga avait modifiĂ© la disposition des sièges afin de dĂ©gager un espace scĂ©nique dans le prolongement de l’entrĂ©e du salon, devant la première fenĂŞtre, afin de permettre aux trois compères d’être libres de leurs entrĂ©es et sorties au grĂ© de l’intrigue, en utilisant le corridor comme coulisses. Trois chaises suffirent pour planter le dĂ©cor du salon de Tchouboukov. Les spectateurs installĂ©s autour d’une Tatiana souveraine, la « scène première » put dĂ©buter. Et ce fut donc Romain qui se lança.

TCHOUBOUKOV, venant Ă  la rencontre de Lomov: Mon mignon, que vois-je? Ivan Vassilievitch! Tout Ă  fait heureux! (Il lui serre la main). En voilĂ  vraiment une surprise mon vieux! Comment allez-vous?

Le trio avait une pèche d’enfer, une excitation jubilatoire. Le « public », de toute Ă©vidence, se rĂ©galait. Le rythme ne se dĂ©mentit pas jusqu’à la scène finale, oĂą les amoureux rĂ©conciliĂ©s, les voeux Ă©changĂ©s, le père comblĂ©, les chicaneries Ă  propos des qualitĂ©s de leurs chiens respectifs reprennent de plus belle.

NATALIA (Marion): Mais…cependant, convenez, au moins maintenant, qu’Ougadaï est moins bien qu’Otkataï?

LOMOV(Bastien) : Il est meilleur!

NATALIA: Pire!

TCHOUBOUKOV: VoilĂ  le bonheur conjugal qui commence! Du champagne!

LOMOV: Meilleur!

NATALIA: Pire! Pire! Pire!

TCHOUBOUKOV, tâchant de crier plus fort: Du champagne! Du champagne!

Il ne leur resta plus qu’à s’incliner suivant la tradition. La partie Ă©tait visiblement gagnĂ©e. Le « public » les applaudit chaleureusement. Et commentaires et compliments allèrent ensuite bon train autour du samovar et des boudoirs d’Olga. Boris Stepanovitch se fendit mĂŞme pour Marion d’un Ă©loge ampoulĂ© dans lequel il Ă©tait question d’une actrice superbe du BolchoĂŻ «qu’il avait bien connue».

*

* *

Et puis arrivèrent bientĂ´t les vacances. Tatiana Ivanovna dĂ©serta Passy pour les hauts de Nice oĂą elle avait ses habitudes dans le « quartier des poètes », chez son neveu Vassili. Elle y emmenait Olga et papotait au soleil avec ses innombrables relations de la « colonie russe », en Ă©vitant soigneusement ceux qu’elles et ses amis appelaient « les moujiks mafieux enrichis». Le trio, quant Ă  lui, Ă©tait restĂ© longtemps sous le charme de leur première expĂ©rience théâtrale et du plaisir de l’accueil rĂ©servĂ© Ă  leur interprĂ©tation par les amis de Tatiana. Ils l’évoquaient souvent, en parlaient Ă  leur entourage. Ce fut ainsi que Sophie les mit en relation avec l’animateur d’une Ă©mission littĂ©raire sur une radio associative de forte audience. Il prĂ©parait pour le dernier trimestre une soirĂ©e « Théâtre et Musique » dans une petite salle du quartier de l’OdĂ©on. La pièce de Tchekhov avait la durĂ©e idĂ©ale pour ce genre de programmation. Il n’eut aucun mal Ă  les convaincre. Dès la mi-octobre, ils se relançaient dans les rĂ©pĂ©titions. Entre temps Marion avait repris le chemin de l’appartement de Passy, oĂą elle avait retrouvĂ© avec joie une Tatiana plus « pĂ©tersbourgeoise » que jamais.

Et puis le grand jour arriva. C’était un samedi à 19h30. Ils avaient rejoint le théâtre une heure avant, afin de se préparer, de planter le décor (c’étaient eux qui devaient faire l’ouverture): trois fauteuils amenés dans le break de Romain suffirent. Pour ce qui était des costumes, une copine de Sophie, qui tenait une boutique de fripes dans les allées du Marché Biron aux Puces de Saint-Ouen, n’avait eu aucun mal à trouver de quoi les transformer en bourgeois russes très crédibles de la fin XIX ème!

On était à un quart d’heure à peine de la levée de rideau. La salle était pleine. On entendait le brouhaha des voix et des rires, jeunes pour la plupart. Marion venait de jeter un coup d’œil en entrebâillant légèrement les deux tentures rouges lorsqu’elle entendit qu’on l’appelait dans les coulisses. C’était l’un des organisateurs:

– Une dame demande après toi Ă  l’entrĂ©e annexe (il n’osa pas dire Ă  l’entrĂ©e des artistes).

– Savez-vous ce qu’elle me veut? Le moment est vraiment mal choisi!

– Aucune idĂ©e, ma belle!

Marion décida néanmoins d’y descendre en courant. A sa grande surprise, elle se trouva nez à nez avec Olga.

– Ah! Mademoiselle Marion! Je suis bien heureuse de vous trouver. J’ai un petit paquet Ă  vous remettre de la part de Madame Ivanovna.

Marion s’excusa de ne pouvoir s’attarder plus longtemps. Elle défit le mystérieux paquet tout en montant quatre à quatre l’escalier de service. Il contenait un sac rose en feutrine fermé par un léger cordon. Elle l’ouvrit alors qu’on allait sonner les trois coups. Elle lut d’abord un billet très court que Tatiana avait dû dicter à Olga: «pour que tu sois encore plus brillante, ma colombe, et pour te porter chance!». Et elle sortit du sac l’œuf pendentif de Fabergé qu’elle avait tant admiré avec Bastien. Ce dernier s’apprêtait à entrer en scène avec Romain. Elle se rendit compte à quel point le bijou était assorti aux tons de sa robe. Elle l’agrafa à son cou sans réfléchir.

La représentation se passa à nouveau comme dans un rêve. Les premières répliques échangées, ils se sentirent tous les trois dans un état second. Ils étaient littéralement portés par le public, dont ils dégustaient les réactions et les rires comme ils l’auraient fait d’un concerto. Ils se laissaient emporter par l’euphorie, par l’exaltation qui montaient progressivement en eux. Un tonnerre d’applaudissements ponctua la dernière réplique de Romain: «Du champagne! Du champagne!». Et le rideau tomba. Marion avait les larmes aux yeux.

Lorsqu’ils revinrent saluer, plusieurs spectateurs se levèrent. Bientôt les autres suivirent. Il y eut une bonne demi-douzaine de rappels. Ce fut alors que Marion remarqua au premier rang une jeune femme d’une quarantaine d’année qui lui souriait comme beaucoup de spectateurs, mais dont le regard revenait régulièrement sur le pendentif de Tatiana. Et puis il fallut bien s’arracher à cette euphorie. Ils se retrouvèrent tous les trois devant les portes de ce qui servait de loges et s’étreignirent longuement entre rires et émotion.

Il y eut un break assez long avant la programmation suivante (Le quatuor en si bémol majeur de Mozart par un ensemble amateur de la Cité Universitaire). Alors qu’elle s’apprêtait à regagner la salle, Marion vit venir à elle la spectatrice du premier rang qui avait attiré son attention.

– Je tenais Ă  vous fĂ©liciter, vous et vos partenaires, pour votre interprĂ©tation de la « Demande en mariage ». C’est une des meilleures Ă  laquelle il m’ait Ă©tĂ© donnĂ© d’assister. Vous avez introduit une composante dans votre jeu qui a Ă©tĂ© une dĂ©couverte pour moi. («L’âme russe», pensa tout de suite Marion). Si! Si! Je vous assure. Ce n’est pas du boniment. Pour tout vous dire, je suis du mĂ©tier. Je dirige une petite salle en Avignon, rue des Teinturiers. Ah, bon! Vous connaissez? Je n’irai pas par quatre chemins: je suis en train de prĂ©parer ma programmation pour le prochain Festival OFF, et j’ai un problème avec une troupe qui ne peut pas assurer les quatre semaines initialement prĂ©vues. Je me retrouve avec un trou entre le 24 et le 30 juillet. Est-ce que ça vous dirait de vous lancer. C’est en soirĂ©e, Ă  21heures. Si vous acceptez, je vous ferai un prix.

Marion, éberluée, se tourna vers les deux autres larrons qui avaient assisté à l’entretien. Elle vit immédiatement dans leurs regards qu’ils ne résisteraient pas. Son interlocutrice aussi, bien sûr:

– Prenez quelques jours de rĂ©flexion. Je vous laisse ma carte. Ah! Et puis je voulais vous dire: vous avez un pendentif superbe. C’est un FabergĂ©, j’imagine…

Lorsqu’ils se retrouvèrent seuls, Marion porta l’œuf bleu cobalt à ses lèvres et elle eut une pensée émue pour Tatiana.

Et ce fut ainsi que prit naissance une nouvelle troupe d’amateurs:

« La Compagnie des Moujiks de Grenelle ».

Rochefort du Gard, février 2011