L’herbier de Fanchon


           Jean-Claude Manaranche                             

            Il n’aurait pas dĂ» suivre son idĂ©e. C’était vraiment une drĂ´le d’idĂ©e. Aller farfouiller dans cette vieille malle, qui n’avait pas dĂ» ĂŞtre ouverte depuis plus de trente ans. Au bas mot ! Peut-ĂŞtre mĂŞme plus Ă  la rĂ©flexion. Sans compter qu’avec le poids des annĂ©es, l’opĂ©ration en elle-mĂŞme n’était pas sans risques. Cette bonne vieille malle (une malle comme on n’en fait plus), en bois s’il vous plait, avec un couvercle bombĂ©, cerclĂ© de fer (un vrai coffre de corsaire, pensa-t-il en souriant),  Ă©tait dans un recoin au fin fond du grenier. Et le grenier, je ne vous en parle pas : dans les combles, comme il se doit, et accessible uniquement par une Ă©chelle de meunier. Le truc Ă  fuir Ă  tout prix quand on tangente les quatre-vingt balais, avec leurs cadeaux Ă  la clef : la souplesse envolĂ©e, et l’arthrose en prime. D’un autre cĂ´tĂ©, il faut se mettre Ă  sa place. Quand on revient seul dans une maison de famille dont on n’a pas poussĂ© la porte depuis cinq ou six ans, contraint et forcĂ© par l’obligation de faire entreprendre des travaux d’étanchĂ©itĂ© jugĂ©s indispensables par les enfants qui, eux, se contentent de s’y prĂ©lasser peinards chaque Ă©tĂ© avec leurs potes et comptent sur le vieux pour gĂ©rer et casquer, forcĂ©ment ça fait quelque chose. Les bouffĂ©es de souvenirs, ça ne demande qu’à sortir. Il y en a partout, en embuscade. On a beau se plonger dans le dernier bouquin repĂ©rĂ© en tĂŞte des ventes dans le Figaro LittĂ©raire ou aller Ă  la pĂŞche dans le programme tĂ©lĂ© pour trouver un classique de la grande Ă©poque dialoguĂ© par Audiard, on a du mal Ă  leur Ă©chapper. Ça commence d’ailleurs, il ne faut pas se faire d’illusions, dès que le village est en vue, dès que le dernier tournant de la route en lacets qui serpente dans la montagne auvergnate dĂ©voile enfin, dans le fond de la vallĂ©e, ses toits gris recroquevillĂ©s autour de son clocher roman. Dès que l’on atteint la « La Croix Haute », dont la mousse a effacĂ© les noms de ceux que les congères  avaient piĂ©gĂ©s lĂ  dans les annĂ©es cinquante (dix huit cents, bien sĂ»r) et qui y ont laissĂ© leur peau. Et puis finalement, au bout d’un certain temps, on est de moins en moins tentĂ© de leur faire la chasse Ă  ces sacrĂ©s souvenirs. Alors on les laisse bourdonner comme des moustiques. Je vais vous faire une confidence : on a mĂŞme plutĂ´t tendance Ă  leur entrebâiller la porte. Mais il vaut tout de mĂŞme mieux ĂŞtre prudent, sinon ils ont vite fait de tournoyer en sarabande et de venir se cogner contre ces reflets que laissent les regrets, les occasions manquĂ©es, les renoncements, les aveux refoulĂ©s…Bref, il est prĂ©fĂ©rable de faire le tri sur le seuil, et de ne donner un badge qu’à ceux qui ont une bonne tĂŞte : une grand-mère qui ravaude devant la cuisinière, le visage rougi par la bise de novembre d’un copain qui entre en secouant la neige de sa casquette et sourit Ă  la pensĂ©e du vin chaud qu’on va lui offrir, les yeux bleu turquoise d’une jeunette qu’on a emmenĂ©e un jour danser au bal du 15 aoĂ»t au chef-lieu de canton. A y bien rĂ©flĂ©chir, j’en suis certain maintenant,  c’est Ă  cette tentation qu’il n’a pu s’empĂŞcher de cĂ©der. Mais Ă©tait-il averti des chausse-trappes ? Allez savoir. Alors, va pour l’échelle de meunier ! Je devine aisĂ©ment ce qui lui est passĂ© par la tĂŞte : « au diable la prothèse de hanche et la sciatique, la rampe n’est pas faite pour les chiens, je ferai la pose Ă  chaque marche, et de toutes façons les enfants ne sont pas lĂ  pour me voir! ». Eh bien, figurez-vous qu’il y est parvenu dans ce fichu grenier. Il Ă©tait pliĂ© en deux quand il me l’a racontĂ©. Et ce n’était pas dĂ» l’arthrose. Vous pouvez me croire.

Le plus difficile fut de s’y retrouver. Il y avait bien deux vasistas mais la couche de crasse accumulĂ©e et le rĂ©seau des toiles d’araignĂ©es avaient singulièrement rĂ©duit leur performance. PrĂ©voyant,  il s’était Ă©quipĂ©  d’une lampe  frontale, tĂ©moin  d’une Ă©poque rĂ©volue,  oĂą il cĂ©dait parfois, contraint et forcĂ©, aux nĂ©cessitĂ©s du bricolage sans en avoir la maĂ®trise et encore moins la passion. Il repĂ©ra la malle sans difficultĂ© et se lança, pour l’atteindre, dans un gymkhana pĂ©rilleux au milieu  de la brocante qui avait envahi les lieux : vieux skis en bois  à fixations Ă  ressort, luges antĂ©diluviennes, deux modèles de barbecue sur pieds, fixe-au-toit de la vieille 504, vĂ©lo d’appartement, tĂ©moin muet d’une mission vite Ă©courtĂ©e de pourfendeur de kilos superflus, et j’en passe !  Bref, le « MarchĂ© aux Puces » Ă  Saint-Ouen., si vous voyez ce que je veux dire. Heureusement, il y avait deux caisses vides providentielles qui traĂ®naient Ă  cĂ´tĂ© de la malle, et qui, une fois retournĂ©es, lui permirent de s’installer et de reprendre son souffle. Il ne lui restait plus qu’à ouvrir le « trĂ©sor ». Et Ă  fouiller.

Il retira la barre qui verrouillait le couvercle. Et lĂ , il marqua un temps d’arrĂŞt. Il hĂ©sita comme devant une porte dont on ignore oĂą elle va vous mener. A moins plutĂ´t qu’on ne le sache trop bien. Et qu’on l’apprĂ©hende. Toujours l’histoire des moustiques, bien sĂ»r. Et puis il souleva la trappe, si je puis dire. Doucement, tout doucement. ImmĂ©diatement, une odeur complexe l’envahit : bois vermoulu paradis des capricornes, cire sĂ©chĂ©e, parfum douçâtre de papiers poussiĂ©reux entassĂ©s. Et puis, plus inattendu, diffusĂ© plus lentement, comme en arrière plan (un peu comme la rĂ©tro-olfaction d’un vin madĂ©risĂ©), un bouquet plus vĂ©gĂ©tal, presque floral, mais vieilli, « passĂ© », du genre bois de santal, tilleul, camomille…Il en resta interdit, comme on peut l’être en abordant le seuil  d’un endroit dĂ©routant, d’un endroit, comment dire ? Comme suspendu « entre parenthèses ». Parenthèses de temps et d’espace. Il resta un long moment silencieux. Et puis il commença Ă  sortir des objets, un par un, lentement, sans choisir vraiment. Et il les rĂ©partit autour de lui, sur le plancher aux lattes gondolĂ©es et disjointes. Il s’arrĂŞta longuement sur l’un d’eux. C’était un petit cadran solaire de poche en mĂ©tal argentĂ©, de la taille d’une montre de gousset mais Ă©tonnamment plat. Il en Ă´ta le couvercle. Dans l’axe de son cadran graduĂ© en chiffres romains, de part et d’autre de midi, il dĂ©couvrit, encastrĂ©s, une minuscule boussole et un gnomon sous la forme d’un petit stylet de cuivre, qu’il suffisait de soulever avec l’ongle pour obtenir son ombre projetĂ©e par le soleil, après avoir pris soin de poser l’objet bien Ă  plat et d’avoir orientĂ© la flèche bleue de la boussole dans l’alignement du repère du nord magnĂ©tique. La montre du pauvre en quelque sorte. A condition, bien sĂ»r, que le soleil soit de la partie. Il l’avait reçue de sa grand-mère. Il la revit dans son fauteuil en osier, entre la petite fenĂŞtre encastrĂ©e dans l’épaisseur du mur  de la salle commune et l’horloge, ses cheveux gris remontĂ©s en chignon et son Ă©ternel châle noir  sur les Ă©paules. Elle lui avait tendu l’objet un jour de juillet, oĂą le temps Ă©tait superbe. « Je te la donne, mon petit. Garde-la prĂ©cieusement. Elle est sĂ»rement aussi vieille que moi. Elle te portera chance ». Il l’avait complètement oubliĂ©e.

Et puis il tomba sur les photos. Elles Ă©taient en vrac dans un carton Ă  chaussure en piteux Ă©tat. Il le sortit avec prĂ©caution, le mit sous son bras et entama la redescente de la » face nord », je veux dire de l’escalier de meunier. Il n’était pas peu fier en arrivant en bas.

Le tri des photos enchanta sa journĂ©e du lendemain. Des photos de son adolescence, de l’époque oĂą, chaque Ă©tĂ©, il quittait la grande ville pour venir passer plusieurs semaines chez ses grands-parents. Des photos aux  bords  dentelĂ©s, aux  tons  souvent passĂ©s, qui firent ressurgir  des visages  auxquels il lui fallut  parfois, non sans mal, redonner des noms, mais aussi des moments heureux, des dĂ©cors et  des lieux familiers  (« Ah, oui, je me souviens : c’était  quand  au juste, en juillet  52 ? 53 ? On avait dĂ©cidĂ© de rejoindre le Pic Saint Martin, en suivant uniquement les sentiers et les drailles. C’était ce fameux jour oĂą Pierrot s’était fait piquer par une guĂŞpe »). Il souriait,  attendri, passait d’un clichĂ© Ă  l’autre dans le dĂ©sordre, d’un paysage Ă  un autre, d’un Ă©vènement Ă  un autre, d’un souvenir Ă  un autre. Cela dura jusqu’au « dĂ©clic ». Celui qu’il n’attendait pas. Celui de cette photo bien particulière, de cette photo qui Ă©tait si bien cachĂ©e dans les replis de sa mĂ©moire et qui surgit sans crier gare. Au point qu’il laissa tomber le paquet qu’il avait entre les doigts pour ne garder qu’elle. Il la dĂ©tailla, fascinĂ©. On y voyait trois ou quatre jeunes de la petite bande qu’il retrouvait chaque Ă©tĂ© au moment des vacances chez leurs « PĂ©pĂ©s », respectifs, assis sur un amoncellement de blocs de granit, au dĂ©tour d’un chemin. C’était lui qui avait pris le clichĂ©. Il en revĂ©cut l’instant dans les moindres dĂ©tails. Et « elle » Ă©tait lĂ , souriant Ă  l’objectif. Il reconnut son corsage Ă  rayures, sa jupe plissĂ©e, ses cheveux rassemblĂ©s en une natte qui rejoignait son Ă©paule gauche. Il se surprit Ă  murmurer : « Fanchon ». Et s’étonna du sentiment de douceur qui, soudain, l’envahit. Comment Ă©tait-ce possible, après toutes ces annĂ©es ? Fanchon ! Une amourette de jeunesse, qu’il n’avait jamais vraiment osĂ© avouer ou mĂŞme, peut-ĂŞtre tout simplement s’avouer Ă  lui-mĂŞme, faite seulement de confidences Ă©changĂ©es, de rires partagĂ©s, de mains qui s’effleurent, en respirant ensemble les parfums de foin coupĂ©, qui traĂ®nent Ă  la nuit tombĂ©e sur les petites routes, Ă  la sortie du village. Et puis la vie qui vous happe, les voies qui divergent, les mois d’étĂ© insouciants vĂ©cus au « pays », qui passent Ă  la trappe. Il est alors trop tard. Ce qu’il avait cru lire quelquefois dans le regard et le sourire des « vieux » qui les voyaient passer, Fanchon et lui, sur la place du village ne se rĂ©alisa pas. Quelques annĂ©es plus tard, il avait appris que ses parents avaient quittĂ© la rĂ©gion, qu’elle avait passĂ© une licence d’italien dans le Nord, qu’elle s’y Ă©tait mariĂ©e. Il laissa alors, non sans un petit pincement, s’opĂ©rer, comme on dit sur les plateaux de cinĂ©ma, un « fondu au noir ». Le souvenir de Fanchon s’estompa. Sauf que, de toute Ă©vidence, l’objectif de la camĂ©ra ne demandait qu’à s’ouvrir Ă  nouveau, comme si rien n’avait changĂ©. Il en resta stupĂ©fait. Il laissa le carton ouvert sur le reste des photos et sortit. Il alluma une cigarette, alla s’asseoir sur le vieux banc Ă  lattes vertes adossĂ© au puits et passa la fin de l’après-midi Ă  rĂŞver, en observant l’embrasement du coucher de soleil sur les crĂŞtes du Sancy.

Déçu par l’inventaire du reste des clichĂ©s, il attendit le lendemain pour se lancer Ă  nouveau dans l’ascension de la « face nord ». Besoin irrĂ©pressible d’ouvrir Ă  nouveau la « cage aux moustiques »Â ? Ou, tout simplement, envie naĂŻve de rechercher, Ă  tout prix, d’autres traces d’elle. Il s’en voulut, d’ailleurs. Se trouva mĂŞme ridicule, au fur et Ă  mesure qu’il entassait sur le plancher un bric-Ă -brac hĂ©tĂ©roclite : boĂ®tes de plumes « sergent major », Ă©tui de compas matelassĂ©e de feutre rouge, vieux guides Michelin Ă  l’effigie de Bibendum, quelques almanachs Vermot, une collection complète de « Match » des annĂ©es 60, une paire de jumelles de l’armĂ©e, un catalogue de la Manufacture de Saint Etienne…Bref, rien de bouleversant. Il en vint mĂŞme Ă  ricaner, sans vouloir s’avouer sa dĂ©ception. Il Ă©tait sur le point de tout remballer lorsque son attention fut attirĂ©e par un chiffon rose dĂ©lavĂ© qui tapissait l’un des recoins de la malle en formant une surĂ©paisseur. Il dĂ©gagea le tissu qui libĂ©ra un nuage de poussière jaunâtre. Il enveloppait en fait ce qui ressemblait Ă  un gros album aux pages Ă©paisses et  irrĂ©gulières. Il le  dĂ©posa  sur  une caisse  voisine. Il l’ouvrit, intriguĂ©. C’était  un herbier fut pour lui le second dĂ©clic. Il n’était pas question d’ouvrir ce trĂ©sor dans la pĂ©nombre du grenier. Il fit comme pour le carton de photos, et se colleta de nouveau avec la « descente en rappel » (ou tout comme), en priant le ciel d’être aussi chanceux que la veille.  Dieu merci, il le fut !

Il plaça sa trouvaille Ă  l’aplomb de la suspension,  sur la longue table rustique du sĂ©jour, une de ces tables de ferme comme on en trouvait encore chez les brocanteurs Ă  la fin des annĂ©es soixante. Une main avait tracĂ© sur la couverture cartonnĂ©e beige, en grosses lettres penchĂ©es, d’une Ă©criture parfois hĂ©sitante la mention : « Herbier de nos prairies et de nos haies« . L’écriture de Fanchon ! Il la reconnut aussitĂ´t et s’étonna de la bouffĂ©e de tendresse qu’il sentit monter en lui. Et puis il se mit Ă  tourner les feuillets, surpris par le bon Ă©tat des supports et de leurs Ă©chantillons. A l’évidence, l’herbier n’avait pas dĂ» ĂŞtre souvent compulsĂ©. Mais, au fait, comment Ă©tait-il arrivĂ© là ? Dans cette malle ? Dans son grenier ?  Certes, il se revoyait bien, maintenant, courir avec Fanchon Ă  travers les landes et les pâturages, au travers desquels venaient se faufiler les petits torrents Ă  Ă©crevisses et Ă  truites après avoir dĂ©valĂ© les pentes du Puy de Sancy. Mais oui, bien sĂ»r, c’était ce fameux Ă©tĂ© oĂą elle s’était prise de passion pour les sciences naturelles. Elle voulait absolument lui faire partager son enthousiasme. Programme de seconde ou de première ? Il resta sec sur ce dĂ©tail. Mais il se souvint que la « moisson » avait Ă©tĂ© bonne. Elle avait certainement dĂ» confectionner son herbier, une fois revenue Ă  Clermont. Et le ramener l’étĂ© suivant pour le lui faire admirer. C’était, hĂ©las, très flou dans sa mĂ©moire : quand et pourquoi le lui avait-elle confié ? Fallait-il qu’il y voie une preuve d’amour de jeunesse qu’il n’avait pas alors Ă©tĂ© fichu d’interprĂ©ter ? Une façon pour elle de laisser un fil qui continuerait de les relier ? Savait-elle son exil proche ? Avait-il donc Ă©tĂ© aveugle, au point  d’en ĂŞtre lĂ , après toutes ces annĂ©es,  à chercher piteusement Ă  rĂ©soudre ce qui, dĂ©sormais, avait tout d’une Ă©nigme ? A son corps dĂ©fendant, il se surprit Ă  en concevoir soudain  un soupçon de honte teintĂ©e d’amertume.  Mais surtout Ă  admettre de dĂ©couvrir, ce qui l’étonna, une petite douleur sourde qu’il sentait s’installer, se tapir, le prendre en otage, et dont il comprit rapidement qu’elle n’était pas dĂ©cidĂ©e Ă  le quitter de si tĂ´t. La suite devait lui donner raison, au-delĂ  de ce qu’il aurait pu imaginer. En attendant, il Ă©tait lĂ , Ă©clairĂ© par la suspension et par le jour dĂ©clinant au dessus du clocher. Et il se mit Ă  tourner les pages avec dĂ©licatesse, en prenant grand soin de ne pas les sĂ©parer de leur reliure, en veillant Ă  ne pas arracher les Ă©chantillons de leurs supports.

En dĂ©pit de toutes ces prĂ©cautions, il ne put empĂŞcher certains Ă©lĂ©ments de se dĂ©tacher des feuillets et de venir parsemer le plateau en chĂŞne cirĂ© de la table : petites feuilles sĂ©parĂ©es de leurs tiges, pĂ©tales, calices, pĂ©tioles, graines essaimĂ©es, poussières multicolores… Mais l’ensemble (et il s’en rĂ©jouit) se prĂ©senta, dans l’ensemble, intact. Il s’imposait une manipulation d’orfèvre, une minutie d’égyptologue dĂ©chiffrant un rouleau de papyrus. Et ne cherchait pas Ă  Ă©chapper Ă  l’émotion qui l’envahissait peu Ă  peu, tant ces humbles tĂ©moins, figĂ©s dans la grâce immobile des courbes de leurs tiges et l’éclat attĂ©nuĂ© mais toujours dĂ©licat de leurs fleurs, faisaient resurgir des paysages familiers, des souvenirs enfouis d’escapades Ă  travers champs, oĂą il sentait la main de Fanchon chercher la sienne lorsque la pente se faisait trop raide, mais aussi les regrets de ces moments qu’il avait finalement vĂ©cus (cela lui sautait aux yeux, telle une Ă©vidence) comme des moments privilĂ©giĂ©s, des moments de bonheur.  Des moments dont il avait Ă©tĂ© inconscient, tant ils lui Ă©taient apparus comme naturels, sans consĂ©quences. Des moments qui, pourtant, auraient pu modifier le cours de son existence. Mais voilĂ . Il n’avait rien « saisi ».

Il abandonna le volume ouvert sur la table. Il avait besoin de faire la pause, de briser le charme, de se ressaisir. Il sortit flâner sur le chemin du lavoir, entre les haies de noisetiers qui commençaient Ă  distiller leurs ombres sur les murets de pierres sèches. Il but Ă  grandes goulĂ©es l’eau fraĂ®che de la « fontaine des lavandières »Â  dont il ne manquait jamais, autrefois, de remplir sa gourde avant de se lancer sur les « raccourcis », ces sentiers qui reliaient les hameaux en Ă©vitant les lacets des routes et qui, hĂ©las, sont retombĂ©s en friches depuis bien longtemps.

Lorsqu’il rentra, la grande salle Ă©tait plongĂ©e dans la pĂ©nombre. Il ralluma la suspension, dont l’ampoule Ă©mergeait de ce qui avait Ă©tĂ© autrefois le rĂ©servoir Ă  pĂ©trole et ajouta devant l’herbier de Fanchon une lampe de bureau que l’un des enfants avait installĂ©e sur un petit guĂ©ridon Ă  cĂ´tĂ© de l’âtre. Et il plongea de nouveau dans la machine Ă  remonter le temps. Le moins que l’on puisse dire est que Fanchon n’avait pas laissĂ© le souvenir d’une botaniste distinguĂ©e. Il ne dĂ©cela pas dans la succession des planches le fil rouge d’un classement. Les Ă©chantillons se succĂ©daient  dans un apparent dĂ©sordre. Tout au plus pouvait-on distinguer des regroupements par couleur, les indications se limitant, sauf exception,  aux noms, français et latins, (« elle avait dĂ» se faire aider« , pensa-t-il) et Ă  la mention du lieu de la cueillette, complĂ©tĂ©e parfois par des prĂ©cisions mĂ©dicinales.

La couleur jaune ouvrait le bal :

Millepertuis perforé (Hypericum perforatum) : pâturages du plateau de la Croix Haute.

Surelle ou oseille commune (Rumex acetosa) : pentes du Puy Mouchet (utilisé comme laxatif).

 Luzerne lupuline ( Medicago lupulina) :  combe de Saint Gal, près du ruisseau. 

 Laiteron des champs (Sonchus arvensis) : pâturages  de l’étang de Noyat.

Elle occupait une bonne quinzaine de feuillets, suivie par le bleu :

Ancolie commune (Aquilegia vulgaris) : pentes du Puy Mouchet.

 Petite pervenche (Vinca minor) : cueillie lors d’un week-end de printemps (utilisé en bains de bouches contre les aphtes).

 Sauge des prés (Salvia pratensis) : pâturages de la Croix Haute.

Quant à la couleur blanche, elle dominait largement :

 Orchis des montagnes (Platanthera clorantha ) : prairies de la route du Pont Vieux.

Laissant place parfois à quelques spécimens plus originaux. Par exemple :

 Achilée millefeuille (Achillea millefolium), aux fleurs « souvent purpurines », dont on faisait un   onguent pour blessures en Ecosse…

Il demeura ainsi pendant plus de deux heures, à tourner et à détailler les feuillets, emporté dans un voyage au cours duquel défilaient des paysages et des noms familiers, enveloppé dans des parfums complexes libérés au fur et à mesure du défilement des échantillons.

En fait, il ne se lassait pas de lire et de relire les annotations de Fanchon, tracĂ©es de son Ă©criture si particulière, lĂ©gèrement inclinĂ©e vers la gauche. A la fin de l’une d’entre elles, elle avait ajoutĂ©  entre parenthèses Ă  la suite du nom alambiquĂ© d’un spĂ©cimen : « cueillie par Belou ».  Et cela lui avait rappelĂ© comme dans un flash que c’était le surnom affectueux qu’elle lui avait donnĂ©.  « Belou », (petite belette mâle en patois) :

   – OĂą va-t-on, aujourd’hui, mon Belou ?

Il croyait entendre sa voix.

Lorsqu’il finit par s’arracher aux sortilèges du jardin secret, dérobé par hasard au temps et aux rêves, la nuit était tombée depuis plusieurs heures. Il refit littéralement surface, songea prosaïquement à se préparer un dîner sommaire. Il avait rendez-vous le lendemain matin avec un couvreur, pour estimer l’urgence de ces maudits travaux à entreprendre sur la toiture en lauzes. Pas vraiment une mince affaire. Le charme fut brusquement rompu. Il ignorait alors que ce n’était que provisoire.

 

*

 

Les contraintes des deux ou trois jours, qui suivirent sa dĂ©couverte, lui occupèrent largement l’esprit. Entre l’inspection du futur chantier, les devis, les plannings, il se retrouva très vite Ă  cent lieux de ses souvenirs de jeunesse et des escapades botaniques, vĂ©cues sous le charme du sourire et de la gaietĂ© de Fanchon. C’était sans compter sur les fameux « moustiques ». Vous savez, ceux qui sont en embuscade dans ce genre de circonstances. Il faut dire aussi que, pour le coup, il en avait libĂ©rĂ© tout un essaim. Et des coriaces. Ils ne furent pas longs Ă  pointer leur nez. : qu’était-elle devenue ? Il avait dĂ©cidĂ© dès le dĂ©part de ne pas s’éterniser, de reprendre rapidement la route de Paris, oĂą l’attendaient ses occupations diverses dans le bĂ©nĂ©volat. Il comprit très vite qu’il n’en Ă©tait plus question : il fallait qu’il sache ! D’ailleurs la « photo de Fanchon », comme il l’avait surnommĂ©e, n’était-elle pas dĂ©jĂ  dans son portefeuille ? Le lendemain Ă©tait un dimanche et un jour de marchĂ©. C’était bien le diable si il n’y croiserait pas quelques anciens, entre le champ de foire, la sortie de la messe et les deux bistros qui restaient encore sur la place principale du bourg. Avec un peu de chance, une tournĂ©e de « Suze-cassis » ferait le reste. Il ne s’était pas trompĂ©.

Une dizaine d’ »anciens » le regardèrent entrer dans la salle du bar de « L’HĂ´tel des Voyageurs », rĂ©partis entre le comptoir Ă  l’ancienne et les tables en Formica qui n’avaient pas dĂ» bouger depuis le milieu des annĂ©es cinquante. Certains levèrent le nez en ramassant les plis  de leur partie de manille. Il eut droit Ă  quelques sourires et mĂŞme Ă  des signes de tĂŞte. MalgrĂ© le temps  écoulĂ©, il Ă©tait reconnu, il avait l’onction de la tribu. Et il s’avoua volontiers que cela lui faisait quelque chose. Il rejoignit au comptoir deux clients dont il aurait Ă©tĂ© bien incapable de citer les noms, mais dont les visages  lui Ă©taient vaguement familiers. Ils s’écartèrent spontanĂ©ment pour lui laisser une place et le plus grand des deux (barbe poivre et sel, veste de chasseur sur un pantalon de velours cĂ´telĂ©) se tourna vers lui en souriant : « bienvenue au village, on vous voit plutĂ´t l’étĂ© d’habitude ! ».

Et c’est ainsi que la conversation s’engagea, spontanĂ©ment, comme la chose la plus naturelle du monde, sans rituel prĂ©alable ni formules convenues. Ils quittèrent le « zinc »Â  pour rejoindre l’une des tables. Bien sĂ»r, il n’avait toujours pas retrouvĂ© leurs noms ni leurs  prĂ©noms. Il dĂ©cida donc une fois pour toutes que le diminutif passe-partout de « vieux » ferait parfaitement l’affaire. Il ne s’était pas trompĂ©. Le tutoiement fut immĂ©diat et des souvenirs communs refirent surface, avec leurs cortèges de bonnes et de mauvaises nouvelles : « tu te rappelles le Joseph, l’ancien bourrelier du « pont de la Sagne », ben, mon vieux, il vient de passer l’arme Ă  gauche ; faut dire aussi qu’il allait sur ses quatre-vingt quinze ».

            C’était exactement ce qu’il avait espéré. Il laissa venir les choses tout doucement, et puis, au détour d’une anecdote, l’air détaché, sans insister vraiment, il  lança le bouchon :

– Ça me fait penser, je ne sais pas pourquoi, Ă  une fille dont les parents Ă©taient des natifs du village. Elle venait en vacances chaque Ă©tĂ©. Elle avait un surnom. Du genre « La Suzon « . Non, ça ne colle pas, je me trompe.

– Ah ! Tu veux dire « La Fanchon », la fille au Robert. Ceux-lĂ , ils ont disparu. Le Robert Ă©tait prof Ă  Clermont. On dit qu’un beau jour il a Ă©tĂ© mutĂ© Ă  la RĂ©union. Ils ont vendu leur bien. On ne les a plus revus.

Il ne laissa rien paraître du petit pincement au cœur qui l’effleura. Il réfléchit plutôt à la façon la plus naturelle de prendre congé, sans déroger aux us et coutumes que la bienséance ancestrale commande de respecter, avant de mettre un terme à ce genre de palabre parfumée à la gentiane. Ce fut alors qu’à la table voisine un joueur de manille abattit une de ses cartes et marmonna, sans se retourner, à travers son dentier :

– La Fanchon, moi, je sais oĂą elle est. C’est le CurĂ© qui en a parlĂ© Ă  ma femme car il est vaguement parent avec elle. Elle n’est pas Ă  cĂ´tĂ©, croyez-moi. Elle est Ă  Nice, dans une clinique. Et elle n’est pas en forme la pauvrette. La « tĂŞte », qu’il a dit le CurĂ©. La « tĂŞte », j’n’ ai pas besoin d’vous faire un dessin. Vous voyez le genre de maladie.

Et il ramassa son pli sans en dire plus. C’était Ă  lui de « donner ». Et Ă  la manille, ça ne rigole pas. De toute façon, tout le monde le savait : c’était un « taiseux ». Il avait des pommettes saillantes de celte, tout le contraire d’un personnage de Pagnol.

 

*

 

De retour Ă  Paris, il fut repris par le rythme de ses occupations. En arrivant, son premier rĂ©flexe avait Ă©tĂ© de ranger l’herbier de Fanchon sur l’une des Ă©tagères de son living, entre les deux derniers catalogues d’exposition du MusĂ©e du Luxembourg. Et de faire en sorte d’échapper au « charme » indĂ©finissable que cet ouvrage d’adolescente continuait bel et bien de provoquer en lui. Il se reprocha cet envoĂ»tement puĂ©ril (tu deviens gâteux, mon vieux !). N’en Ă©tait-il pas arrivĂ© jusqu’à s’imaginer par moments percevoir dans la pièce les parfums des Ă©chantillons endormis ! C’était ridicule !

Mais il lui fallut bien, pourtant, se rendre à l’évidence. Et tenter de décrypter ce qui lui apparaissait comme une énigme. Mais était-ce vraiment une énigme ? Il avait envie de revoir Fanchon, tout simplement. Il se sentit soulagé le jour où il se l’avoua.

C’était un vendredi, jour où ses activités de soutien scolaire marquaient toujours une pause. Il en profita pour lancer son enquête via Internet. Son moteur de recherche lui fournit immédiatement les coordonnées des quelques cliniques niçoises susceptibles de cadrer avec les allusions faussement sibyllines du joueur de manille de l’Hôtel des Voyageurs. Le troisième coup de téléphone fut le bon. Fanchon était hospitalisée dans un établissement situé au nord du port, dans le quartier Saint Roch. Il se rendit sur le site correspondant. La liste des structures proposées, énumérées sur la page d’accueil, avait le mérite de la clarté, puisque l’une d’entre elles était présentée de la façon suivante:

« Unité de vie protégée disposant d’une équipe spécifiquement formée à l’accompagnement des personnes désorientées ou atteintes de la maladie d’Alzheimer et dotée d’un jardin sécurisée. » 

Le reste de la plaquette relevait par contre de l’hôtellerie pure et simple :

« Le petit-dĂ©jeuner est servi dans les chambres. Les rĂ©sidents peuvent recevoir leurs invitĂ©s en profitant d’un espace dĂ©diĂ© dans les salons meublĂ©s « Art DĂ©co » aux couleurs chaudes et Ă  l’ambiance propice Ă  la sĂ©rĂ©nité… »

Il interrompit sa lecture. Il avait appris l’essentiel. Il ne lui restait plus qu’à organiser son voyage. Moyennant de patienter encore une quinzaine de jours, il put trouver, Ă  un tarif raisonnable, un vol au dĂ©part d’Orly (11h10 – 12h35) qui cadrait parfaitement avec les horaires des visites de la clinique. Il forma mĂŞme le projet de dĂ©jeuner sur place dès son arrivĂ©e. Une façon de se donner change ? De nier son apprĂ©hension ? Au prĂ©texte que son neveu, cadre commercial habituĂ© de la CĂ´te d’Azur, averti de son projet, lui avait chaudement recommandĂ© l’un des restaurants du Terminal 2, rĂ©putĂ© pour son « Tartare de Saint-Jacques Ă  la mangue ».

Lorsque son vol se posa, le temps Ă©tait superbe. Il fit donc la pause au Terminal 2, et ne rĂ©cupĂ©ra sa voiture de location qu’un peu avant deux heures. Quelques minutes plus tard, il se retrouva au milieu de la circulation de la Promenade des Anglais. Un vĂ©ritable enchantement qui lui rappela l’époque des vacances sur la CĂ´te avec ses enfants, celles des châteaux de sable et des pĂ©dalos. Une Ă©ternitĂ©, lui sembla-t-il. Un peu comme celle, finalement, qui le sĂ©parait des cavalcades dans les prairies du village. Le temps avait filé…Il choisit volontairement la file la plus lente, histoire de faire durer le plaisir. Au niveau de la Place MassĂ©na, il crut reconnaĂ®tre sur sa gauche, au milieu des palmiers, le carrousel rĂ©tro sur lequel son fils Olivier, arc-boutĂ© sur son  cheval de bois, tentait en riant aux Ă©clats  d’attraper la queue  qui lui  vaudrait un tour supplĂ©mentaire. Il se retrouva tout près du marchĂ© aux fleurs, Ă  l’extrĂ©mitĂ© de la Promenade, lĂ  oĂą on attaque la grimpette, qui contourne le promontoire du Château, et dont les balustrades bleues offrent une vue plongeante sur la mer, puis au dernier moment sur le Port. Il s’en mit, comme on dit, « plein les yeux ». Il jeta un coup d’œil sur les bateaux. Le plus imposant, profilĂ© comme un pur-sang, le fit rĂŞver : il vantait sur sa coque « Nice – Corse en 2h55 ». Il atteignit le bout du bassin et vira Ă  droite, pour longer les façades et les arcades Ă  l’italienne de la Place de l’Ile de BeautĂ©. Il savait que la clinique n’était plus très loin, qu’il lui suffisait de rejoindre le Boulevard de Riquier. Ce fut alors que son regard fut attirĂ© par une Ă©glise. Elle se prĂ©sentait sur sa gauche, Ă  l’extrĂ©mitĂ© des arcades. Il ralentit et profita d’une accalmie de la circulation pour s’arrĂŞter Ă  son niveau, en empiĂ©tant sur le trottoir qui longeait la balustrade dominant le port. Ce qui le surprenait, c’était sa façade nĂ©o-classique Ă  quatre colonnes ioniques, supportant un fronton traditionnel. Il y avait une inscription sur le bandeau. Il ressentit la nĂ©cessitĂ©  inattendue, impĂ©rieuse, inexplicable de la lire. Au risque de choper un PV, il dĂ©cida de quitter quelques instants  son vĂ©hicule pour traverser la place. Le texte Ă©tait en latin. Il le copia  rapidement au revers de sa note de restaurant : « Maria Sine Labe Concepta O.P.N. »

Ayant repris le volant, il fit appel Ă  ses souvenirs de latiniste en herbe au bon vieux temps de son lycĂ©e parisien. Bien qu’il butât tout d’abord sur « labe« , l’ensemble du texte lui parut Ă©vident : « Marie conçue sans tache », autrement dit « l’ImmaculĂ©e Conception », mais que pouvez bien signifier les trois lettres O.P.N. ? Il abandonna ce mystère  lorsqu’il atteignit enfin le parking de la clinique. Il reconnut aisĂ©ment l’immeuble de six Ă©tages prĂ©sentĂ© sur la notice (façade laide en bĂ©ton, crĂ©pi criard), le hall d’accueil fonctionnel et froid, agrĂ©mentĂ© d’une immense amphore en faux marbre. La gentillesse de l’hĂ´tesse, dès qu’il lui expliqua l’objet de sa visite, corrigea cette première mauvaise impression.

– Je pense que vous connaissez l’état de santĂ© de votre amie. A cette heure-ci, comme il fait très beau, on a dĂ» l’installer sur son fauteuil, sur la petite terrasse privĂ©e attenante Ă  sa chambre. Je vais appeler une aide-soignante qui va vous accompagner. C’est au second Ă©tage.

Il patienta quelques instants, avant d’emboîter le pas à une petite brune qui tint à lui faire comprendre, d’entrée de jeu, qu’il ne devait pas s’attendre à une visite ordinaire, au cours de laquelle on parle du bon vieux temps, en égrainant les souvenirs et en évoquant les copains disparus. A la vérité, il s’y était déjà, lui-même, préparé. Il éprouva pourtant quelques secondes d’appréhension lorsque la jeune femme poussa la porte de la chambre 204.

Fanchon était effectivement sur la terrasse, tournée de trois quarts vers le parc de la Résidence. La grande fille qui courrait en riant aux éclats à travers les genêts était devenue une petite chose pelotonnée sur son siège, immobile. La jeune aide-soignante se pencha vers elle en souriant.

– Vous avez de la visite, Madame, je suis sĂ»re que ça va vous faire plaisir.

Puis, s’adressant à lui :

– Asseyez-vous en face d’elle. Parlez-lui. Essayez de capter son regard.

Il s’efforça de cacher son émotion. Il sentait ses yeux s’embuer légèrement, alors qu’il redécouvrait ce visage, celui de cette photo surgie sans crier gare quelques semaines auparavant. Un visage moins ridé qu’il ne l’aurait cru, qui avait même conservé cette rondeur un peu slave, qui faisait son charme. Elle tourna lentement la tête vers lui. Il ne put, à sa grande joie, s’empêcher de la trouver élégante. Un châle violet à motifs noirs, assorti à son corsage fermé par un camée, était posé sur ses épaules.

– Bonjour, Fanchon. Tu me reconnais ? C’est moi, Pierre. C’est moi, Belou. Ne me dis pas que tu as oubliĂ© ton chevalier servant ! C’est ton Belou qui vient te voir.

La jeune femme assistait à la scène, un peu en retrait, appuyée à la rambarde du balcon. Il se tourna vers elle, comme pour quémander un encouragement. Elle lui sourit et il s’étonna de la sentir émue, elle aussi. (« une professionnelle pourtant… »,  pensa-t-il).

Ce fut Ă  ce moment que le regard de Fanchon se modifia lentement. Il eut l’impression que ses yeux perdaient de leur « flou ». Comme une brume qui se dĂ©lite devant une source de lumière. Il sentit une joie très douce l’envahir : elle le fixait. Elle hocha très lentement la tĂŞte. L’apparition fugitive d’un sourire trembla sur ses lèvres. Elle esquissa le geste de lui tendre la main. Il ne put s’empĂŞcher de se tourner de nouveau, brièvement, vers la petite brune : elle regardait la scène, comme fascinĂ©e. Alors « l’idĂ©e » lui vint. Il sortit l’herbier de son porte-documents et le tourna vers Fanchon en s’approchant d’elle.

– Regarde, ma Fanchon, regarde, j’ai retrouvĂ© ton herbier. Tu sais, celui que tu as composĂ© Ă  la suite de nos ballades dans les pâturages et dans les champs de gentiane tout autour du village. Tu te rends compte ! C’était quand ? Au milieu des annĂ©es cinquante. Ça fait un bail, non ?

Alors, elle le fixa intensĂ©ment. Il sentit que la brume se dissipait de plus en plus. Elle tourna les yeux vers le gros recueil dont la couverture beige cartonnĂ©e Ă©tait ornĂ©e d’une aquarelle reprĂ©sentant un buron et un petit troupeau de « salers », sur les pentes du Puy de Sancy. Elle avança ses mains en hĂ©sitant. Il lui posa l’herbier sur les genoux. Il vit sa main droite effleurer dĂ©licatement  le bord du livre. Il l’ouvrit tout doucement, dĂ©voilant les tiges et les fleurs jaunes dĂ©licates du « Millepertuis perforĂ© » qu’elle contempla très longuement, en pointant un index qui tremblait un peu vers l’échantillon, avant de le regarder droit dans les yeux. Et, enfin, de lui sourire. Oh ! Un tout petit sourire, bien sĂ»r. Ses lèvres bougèrent pendant quelques secondes, avant de prononcer d’une petite voix Ă  peine audible, mais distinctement, ces mots qui le bouleversèrent : « Hypericum…perforatum… ». Et puis, comme dans un dernier effort surhumain pour remonter Ă  la surface : « Croix Haute…mon Belou ».

– Vous faites des miracles, Monsieur.

Il sourit à la petite aide-soignante et vit qu’elle essuyait furtivement une larme.

Hélas, le miracle ne se reproduisit plus. Les filoches de brume s’étiraient à nouveau devant le doux regard de Fanchon. Il demeura néanmoins avec elle, pendant encore un long moment, lui parlant sans grand espoir de réponse, s’imposant de plaisanter pour deux, comme au temps de leur insouciance. Il avait  repris  l’herbier, et après un dernier baiser sur le front, il la quitta en évitant de se retourner, et se mit à la recherche de la jeune femme qui s’était éclipsée discrètement. Ils se retrouvèrent à l’accueil.

– C’était un beau moment, Monsieur. HĂ©las, ils sont Ă©phĂ©mères…

– Je dĂ©sirais surtout savoir si mon amie avait de la famille, si des proches venaient la    voir.

– Sa fille vit Ă  Montpellier. Elle vient tous les quinze jours environ.

Rassuré, il lui tendit l’herbier et sa carte de visite, en lui demandant de le remettre de sa part à la fille de Fanchon :

– On peut toujours espĂ©rer d’autres petits miracles…

Il était sur le point de prendre congé, lorsqu’une idée lui traversa brusquement l’esprit.

– A propos, je voulais vous poser une question d’un ordre tout Ă  fait diffĂ©rent. Je suis passĂ©, en venant ici, devant une Ă©glise dont le style m’a intriguĂ©. Elle domine l’extrĂ©mitĂ© du bassin. Une Ă©glise avec des colonnes grecques. Savez-vous son nom ?

– Bien sĂ»r, Monsieur. C’est tout simplement « Notre-Dame du Port ». Elle est dĂ©diĂ©e Ă  la protection des navigateurs qui prennent la mer. Ils remettent leur sort entre les mains de la Vierge Marie. Je crois que c’est indiquĂ© sur le fronton. En tout cas, c’est ce que ma mère m’a dit quand j’étais petite.

Il la remercia avec un large sourire. Elle venait de lui donner la clef de son énigme : O.P.N. : Ora  Pro  Nobis  (Priez pour nous)

            Il reprit la route, mais, cette fois-ci, il prit le temps de se garer à proximité de la Place de l’Ile de Beauté et il pénétra dans l’église. Elle était pratiquement déserte. Une lumière dorée baignait la double rangée de colonnes à chapiteaux ioniques de la nef.

Alors, il fit ce qu’il n’aurait jamais imaginé faire en quittant, le matin, le Terminal 2 : il choisit une chaise à l’écart, juste sous la vieille chaire, depuis longtemps inutilisée et il pria pour Fanchon. Car elle aussi, d’une certaine façon, elle avait largué les amarres. Elle naviguait, perdue dans une brume où les éclaircies étaient rares. Il avait réussi à lui en offrir une, soudaine, fragile, vacillante comme la flamme d’une chandelle. Il avait eu ce privilège, grâce à quelques fleurs fanées. Des fleurs de leurs vingt ans.

 

Rochefort du Gard, Mai 2012