La truite de Cupidon


Gégé les avait surnommés « les deux coureurs« . Et c’était vrai qu’ils donnaient cette impression. Leurs points de départ étaient à peu près au même niveau, séparés seulement par deux ou trois amas de rochers comme on en trouve un peu partout sur les contreforts du Puy de Sancy, des bombes volcaniques polies par le temps et l’érosion, Chacun des deux s’élançait sans jamais s’éloigner vraiment de l’autre. Ils sautaient allégrement au milieu des hampes de gentiane jaune et des bouquets de genêts, de marches en marches, au milieu des plaques de schiste et des galets roulés, chacun taillant tant bien que mal, son chemin bien à lui, plein sud, têtus, infatigables, reprenant de temps en temps leur souffle sur d’étroits plateaux, sous le regard indifférent de  petits groupes de vaches Salers en estive qui balançaient les lyres de leurs cornes sur le tapis multicolore des alpages. Et puis les caprices du relief finissaient par les réunir, les deux petits torrents. Le plus chétif, le Burandou, qui avait plus de mal à creuser son sillon, rejoignait à contrecœur le courant plus cabochard de sa grande sœur, la Burande. Alea jacta est. De toutes façons ils auraient été tous les deux condamnés inéluctablement à se rejoindre à quelques dizaines de kilomètres en aval dans les eaux de la Dordogne. Alors, un peu plus tôt, un peu plus tard…

C’était à une centaine de mètres en contrebas de leur confluent que Gégé avait ses habitudes. « C’est l’endroit idéal », lui avait dit un jour son grand-père, l’Antoine, en souriant dans sa moustache, tandis que ses petits yeux pétillaient entre ses deux pommettes saillantes de celte, ce qui était chez lui un signe d’exaltation gourmande. Et on pouvait lui faire confiance. Pour ce qui était de ferrer une truite à la main, il était imbattable. Sa réputation avait largement débordé les limites du village. Bref, Gégé avait été à bonne école. Et ce jour-là, il était une nouvelle fois  « en travaux pratiques ». Il appliquait scrupuleusement la technique apprise du Pépé, et maintes fois répétée : repérer d’abord les recoins où le poisson vient se réfugier entre deux sorties de chasse. Celui-ci en change rarement et choisit les endroits les plus calmes, sans trop de courant mais avec un peu de fond et la présence d’un abri : une grosse pierre, une souche. « Dès que tu mets les pieds dans l’eau, petit, surveille bien la « flèche » de la truite. C’est elle qui te révèlera l’axe de sa fuite, donc sa tanière ». Or, Gégé venait justement de « choper la flèche » et il se retrouva très vite accroupi devant  une grosse lame de schiste, qui était immergée en équilibre sur un chapelet de galets, tout en se remémorant dans sa tête la voix et les conseils du Pépé. « Tu te calmes, tu ne bouges plus, tu fouilles doucement du bout des doigts pour trouver l’entrée de la planque, la voilà ! Tu sens la truite, tu rapproches l’index du majeur, doucement, doucement…Tu pinces légèrement la nageoire caudale. N’oublie pas de glisser la main gauche sous le ventre. C’est bon  Fais venir doucement. Plaque  la truite sous la roche. Bloque-là à l’avant. Empêche-là de reculer en coinçant la nageoire. Tu l’as mon Gégé ! Serre bien surtout, c’est en général à cet instant qu’elle t’échappe ».

Elle ne lui avait pas échappé. Un bon coup sur la tête de la prise contre un ressaut granitique de la Burande fit le reste. La bête était superbe. C’est Mémé Alexandrine qui serait contente. Mais, hélas, c’était à « une autre » que Gégé, fier comme Artaban, aurait tellement rêvé de l’offrir. A la Fanette, bien sûr. Qui l’avait depuis longtemps tourneboulé avec ses taches de rousseur, ses yeux bleus, sa façon de rire. Et cette manière bien à elle qu’elle avait de se retourner effrontément, comme pour vous inviter à la suivre au bout du monde. Mais la Fanette c’était une autre histoire. Elle ne manquait pas de soupirants, et des redoutables. C’est bien simple, tous les gamins du village lui tournaient autour. Surtout le dimanche sur la place du Marché, à la sortie de la messe, quand elle passait, impériale, devant sa grappe d’admirateurs, assis sur le rebord de la fontaine en basalte noir, tandis qu’elle accompagnait rituellement sa mère jusqu’à la pâtisserie de la route de Bort pour y acheter les traditionnels millefeuilles dominicaux. Les meilleurs du canton ! Gégé, lui, ne se mêlait pas aux autres. Il avait son poste d’observation : la vitrine du Tabac-Presse, devant laquelle il s’abîmait dans la fausse contemplation des « Unes » de Match et d’Ici Paris, guettant l’apparition du cher reflet arrivant au coin de la rue, pour, au dernier moment, se retourner et lui faire son plus beau sourire. Peine perdue : il se sentait transparent. La belle ne le « voyait » pas. Elle ne semblait pas toucher terre, aérienne, impassible derrière ses lunettes de soleil. Mais il n’aurait manqué cette seconde de bonheur pour rien au monde. Et c’était comme ça tous les dimanches…

Un jour que la belle minaudait au milieu de sa cour de chevaliers servants, Gégé s’était risqué à se mêler au groupe. Après tout, il les connaissait tous, ces coqs de village. Ils avaient son âge et il avait usé ses fonds de culotte avec eux sur les bancs du pensionnat Saint-Joseph, chez les « Frères ». Au début il était passé inaperçu. Il buvait les paroles de la belle et la dévorait des yeux. Mais il avait fallu que le gros Marcel, le fils du notaire s’aperçoive de sa présence.

– Ah  ben tiens ! Il ne manquait plus que lui ! V’lĂ  l’poissonnier, les gars !

Elle n’est pas belle, ma truite, mesdames !

– C’est qu’il n’est pas seulement poissonnier, avait ajoutĂ© un autre. On dit qu’il bosse souvent aussi dans le buron du père Belaigue. Il aide son benĂŞt de valet Ă  faire ses fourmes. Vous ne sentez pas l’odeur. C’est la totale !

– Vous n’êtes pas sympas avec GĂ©gĂ©, les gars…Il ne fait rien de mal. Et il est gentil en plus.

Gégé n’en crut pas ses oreilles : c’était la voix de la Fanette. Lui qui avait envie de rentrer sous terre, de disparaître, retrouva brusquement tout son aplomb. Il regarda le gros Marcel et l’autre gamin droit dans les yeux avant de lancer :

– Pauvres types, vous ne savez  rien foutre de vos dix doigts…

Et puis il quitta le groupe, sans oublier de se retourner pour sourire longuement à la Fanette. Il  découvrit  alors dans son  regard une nuance  qu’il n’y avait jamais vue auparavant et qui fit naître en lui une vague de douceur inconnue. Une complicité ? L’esquisse fugitive d’un soupçon de tendresse ? En fait discrètement, de la pointe des lèvres, elle esquissait, elle aussi, un sourire en le regardant s’éloigner. Il crut que sa poitrine allait éclater.

Au cours des jours qui avaient suivi, il n’avait pas revu la Fanette. Deux dimanches de suite à poireauter en vain devant le Tabac-Presse, à guetter sans succès le reflet tant espéré. C’était trop dur, il décida de déserter la sortie de la messe. Et il se jeta pour oublier dans des parties rageuses de chasse à la truite, auquel seul le crépuscule pouvait l’arracher. Ce fut au cours de l’une de ces traques dans les ressauts  de la Burande qu’il eut enfin de ses nouvelles. D’une façon tout à fait inattendue à vrai dire. Il venait de remonter sur la rive et se battait pour enfourner une bête superbe dans son panier à col étroit, quand il fut hélé par une voix de femme :

– Belle prise, mon gars ! On n’en voit pas souvent des comme ça.

Il sourit au compliment. Celui-ci venait de la Chichi Fiangot . C’était  en tout cas le nom qu’on lui donnait au village. Gégé ne lui en connaissait pas d’autre. Elle devait avoir facilement la soixantaine et portait toujours des tenues extravagantes, colorées, hors mode. D’où lui venait ce surnom ? Je crois bien que tout le monde l’avait oublié. Elle avait été très tôt orpheline et on disait quelle avait passé presque toute sa vie à Clermont, comme chanteuse et animatrice dans un Caf’Conc’ à deux balles, en contrebas de la Place de Jaude.  Et depuis quatre ou cinq ans elle était revenue vivoter dans un ancien moulin qui avait appartenu à sa famille. Le meunier avait fini par partir. Il le louait pour une bouchée de pain, mais au bout de tout ce temps, la Chichi Fiangot avait dû amasser un petit pécule. Allez savoir.

– Je vous la donne, si vous voulez. J’en ai plein d’autres.

– T’es sympa, gamin. Mais tu sais qu’il va ĂŞtre midi. Viens donc jusqu’au moulin. J’te la prĂ©pare et on s’la mange.

Aussitôt dit, aussitôt fait, et voilà notre Gégé qui se retrouve dans la pièce principale du fameux moulin en train de boire un « canon » de blanc (du bon de chez le père Chassagne, lui avait dit la Chichi), pendant que celle-ci s’affairait sur sa vieille cuisinière typique (fonte noire et barre de cuivre rutilante),  pour mitonner  sa prise. Le résultat fut un délice. Il ne se souvenait pas d’avoir jamais mangé une truite aussi bonne. Ils avaient terminé sur une « fourme » du village au goût de noisette. Mais, hélas aussi, sur un de ces infâmes cafés de l’époque que la mère de Gégé appelait du « jus de chaussette ». Le repas, ce qui ne gâtait rien, avait été animé. La Chichi Fiangot était une femme enjouée, qui avait le don d’inciter à la confidence. Gégé en profita pour confier ses peines de cœur, faire un portrait enamouré de la Fanette, dire pis que pendre de la bande de butors qui faisaient rempart autour d’elle, mais aussi et surtout,  confesser le tourment que lui causait sa soudaine disparition. Elle sut trouver les mots qu’il fallait.

– T’inquiète pas, gamin. Je connais bien ses parents. Nous avons Ă©tĂ© voisins autrefois Ă  Clermont, au dĂ©but de leur mariage. Ils ont une autre fille, beaucoup plus âgĂ©e, mariĂ©e Ă  Lyon. Ils ont certainement dĂ» aller la voir. Allez, arrĂŞte de te ronger les sangs ! Pense plutĂ´t Ă  ta truite. Hein, qu’elle Ă©tait bonne ?

– Ah, pour ça, oui !

– Ça te plairait que j’te donne la recette.

– Oh, oui, mais vous rigolez : j’saurai jamais faire !

– Dis pas ça, gros benĂŞt, c’est facile comme tout. Tiens, attrape le cahier au bout de la table, dĂ©chire une feuille, et prend mon « Bic ». Et applique-toi, hein ! Comme chez les « Frères » ! D’abord tu notes les ingrĂ©dients dont tu vas avoir besoin. Par exemple pour quatre convives : compte 1kg de truite environ. Ensuite tu dois prĂ©voir : 50g de beurre, 2 Ĺ“ufs, 6 cuillers Ă  soupe de crème, 125g du bon cantal de la CoopĂ© (de l’entre-deux, hein, surtout ! Pas le doux qu’achètent les parisiens) et, enfin, un verre de gentiane (il y en a qui mettent du vermouth, mais moi je prĂ©fère la gentiane, surtout l’Avèze, sinon ce n’est pas de la truite Ă  l’auvergnate !). Ça va ? Tu as bien noté ? Alors maintenant, on attaque. Tu continues de prendre des notes, hein ? Tu commences par dĂ©poser tes truites au fond d’un plat qui va au four. Tu en as certainement vus chez MĂ©mĂ© Alexandrine. Ensuite, tu ajoutes le beurre, du sel, du poivre et la gentiane et tu enfournes. Tu en profites pour faire un  mĂ©lange de la crème et des jaunes d’œufs. Tu attends bien sagement que tes bestioles soient chaudes et tu verses ton mĂ©lange dessus. Au tout dernier moment, tu parsèmes ton plat de cantal râpĂ© et tu laisses dorer. Et hop : « tout le monde Ă  table ! »

– Ah ben, oui, vous ĂŞtes bonne ! Ça a l’air simple comme ça, mais avec moi, qu’est-ce que ça va donner !

– Un rĂ©gal, fiston, un rĂ©gal, fais confiance Ă  la vieille Chichi !

– Bon, d’accord, j’veux bien tenter le coup, mais c’est pas gagné ! En tout cas, si ça marche, j’en connais une qui sera soufflĂ©e : c’est MĂ©mĂ© Alexandrine !

Il remonta le sentier en lacets qui menait jusqu’à la place du village avec des étoiles plein la tête…

 

*

 

Le dimanche suivant, regonflé à bloc par sa discussion avec la Chichi-Fiangot, il reprit son poste d’observation devant le Tabac-Presse. Et ce fut l’un des plus beaux jours de sa vie : le reflet tant attendu apparut enfin sur la vitrine, en contrejour, et Gégé, tétanisé, en oublia de faire son numéro habituel (demi-tour brusque et sourire à la Clark Gables son acteur préféré). Sauf que le reflet, lui, s’arrêta ! Le cœur battant la chamade, Gégé se tourna lentement : la Fanette, rayonnante, lui souriait gentiment, sans la moindre trace d’ironie.

– Salut GĂ©gĂ©. Alors, comment va la pĂŞche ?

– Ça donne en ce moment, c’est super … (Il avait la tĂŞte vide).

– Il faudra que tu me racontes ça, un de ces quatre. LĂ , il faut que je file.

Elle fila en chantonnant et, curieusement, il vécut cela comme une délivrance, tellement le choc l’avait laissé sans voix, hébété… Il fut par contre tenté de faire un bras d’honneur à la bande de gugusses qui glandaient comme d’habitude autour de la fontaine et n’avaient pas perdu une miette de la scène.  Mais il les traita par le mépris, tout au bonheur qui l’étourdissait. Il n’eut plus alors qu’une idée fixe : raconter le miracle à la Chichi-Fiangot.

L’occasion se présenta dès le surlendemain. Il faut dire aussi qu’il avait concentré sa zone de pêche à proximité du moulin. La Chichirevenait du bourg par le raidillon de Saint-Gal qui serpentait au milieu des fougères, les bras encombrés de deux gros paniers d’osier, un invraisemblable chapeau à fleurs sur la tête. Il se précipita pour l’aider, pour la plus grande chance de la truite qu’il venait de débusquer.

– T’es sympa, mon GĂ©gĂ©. Alors, oĂą en sont tes amours ?

– M’en parlez pas ! La Fanette est revenue. Et vous savez quoi ? Elle s’arrĂŞtĂ©e devant le Bar-Tabac. Elle est venue vers moi ! On a parlĂ©.

– J’te l’avais dis gamin : faut ĂŞtre patient avec les filles.

– Et c’est pas tout, j’me suis lancĂ©. J’ai prĂ©parĂ© une truite, avec votre recette pour MĂ©mĂ© Alexandrine. Elle a adorĂ©. Elle n’en revenait pas !

– Formidable ! Te voilĂ  prĂŞt pour l’étape suivante.

– L’étape suivante ?

– La Fanette, bien sĂ»r, benassou que tu es !

– Une truite Ă  la gentiane pour la Fanette ! Mais où ? Comment ? Sous quel prĂ©texte ?

– Ça, gamin, c’est mon affaire. Laisse moi une bonne semaine. Je te prĂ©viendrai quand j’aurai montĂ© le coup. Pour une fois j’irai faire mes dĂ©votions Ă  la messe !

 

*

 

Le coup fut monté. Et bien monté ! Sous le prétexte  d’évoquer des souvenirs communs de la vie clermontoise, la Chichi avait invité les parents de  Fanette à déjeuner un samedi. Gégé, prévenu comme convenu, la rejoignit au moulin dès onze heures du matin avec les plus belles des truites pêchées dans la semaine. Il était mort de trac. A midi il était fin prêt, tous les ingrédients à portée de main, la vieille cuisinière sur les starting-blocks. Ce fut alors qu’il aperçut la Fanette. Elle descendait le raidillon en chantonnant, comme d’habitude, suivie de ses parents. Il opta pour la fuite et se planqua dans la souillarde. Mais déjà la Chichi accueillait ses hôtes.

-…C’est qu’aujourd’hui, c’est un grand jour. J’ai un chef aux fourneaux. Et un bon ! Viens un peu par là, mon Gégé !

Fanette n’en croyait pas ses yeux. Elle était toute rose de surprise. Alors, elle lui plaqua deux gros poutous sur les joues qui le firent chavirer. Il fut sauvé par la Chichi :

– Sers nous donc l’apĂ©ro pendant que j’installe nos invitĂ©s sur la terrasse. Tu trouveras du Guignolet en haut du bahut.

Je ne vous raconte pas la suite. Il parait que Gégé se surpassa. Un grand moment de gastronomie du terroir, dont l’écho se propagea dans le village, et même au-delà ont prétendu certains…L’ami avec lequel j’y évoquais cette histoire, bien des années après, au hasard d’un déplacement professionnel, avait terminé par cette réflexion :

– C’est vrai que tout ça met sacrĂ©ment l’eau Ă  la bouche. Si tu es encore dans le coin demain et que tu as une petite faim, je n’ai pas besoin de te dire oĂą aller.

Il n’avait effectivement pas besoin…Je vous donne même le tuyau : c’est sur la gauche à la sortie de La Bourboule en direction  du Mont-Dore, une terrasse avec des parasols verts. Le restaurant s’appelle fièrement « A la truite de Cupidon« ..

C’est un certain « Gégé » qui est en cuisine. Et les clients appellent familièrement la patronne « La Fanette ». Au fond de la salle, juste au dessus de la crédence où s’alignent les bouteilles d’apéritifs et de liqueurs,  trône le portrait d’une femme enjouée, coiffée d’un chapeau excentrique couvert de fleurs et de rubans multicolores. Mais les clients, eux, ne connaissent pas son nom. Tandis que vous…

 

Rochefort du Gard, avril 2014