La vocation de Pierrot


Toute sa vie, il devait s’en souvenir, le petit Pierre, alias « Pierrot » pour les intimes et pour ses potes de la « communale » de la rue Lepic. Il faut dire aussi que des évènements comme ça, il ne s’en produit que rarement au cours des années lisses de l’enfance, et qu’ils vous marquent ensuite à jamais. Ç’était arrivé trois ou quatre jours après l’anniversaire de ses sept ans, qu’il avait fêté en famille le 15 avril 1875: «l’âge de raison, mon gaillard!», avait même dit son grand-père qui avait, pour la circonstance, fait le déplacement à Montmartre avec la « Mémé » depuis la Porte de Vanves, sans oublier d’amener la tarte meringuée et les bougies.

Comme il fallait s’y attendre, tout le monde, à l’heure du café-calva, avait parlé des héros du jour: les trois aéronautes qui avaient décollé en fin de matinée de l’esplanade de l’usine à gaz de La Villette, à bord de la nacelle de leur ballon « Le Zénith ». Avec un sacré défi à la clef: battre le record d’altitudeétabli à l’époque, soit 7300 mètres ! Rien que ça!

– Pour ça, oui, ce sont des hĂ©ros, avait dit le PĂ©pĂ©, qui avait la larme Ă  l’œil facile. Ils font honneur Ă  la France, mon Pierrot. Tu peux ĂŞtre fier d’eux. En tout cas, on peut dire qu’ils n’ont pas froid aux yeux, crĂ© vingt dieux, ces trois « lascars »!

– Et tu les connais, toi PĂ©pĂ©?

– Non, je ne les connais pas. Ce sont des savants, des gens très importants.

– Mais tu connais leurs noms, tout de mĂŞme?

– Bien sĂ»r, tout le monde les connaĂ®t depuis le jour oĂą ils ont battu le record de la distance parcourue par un ballon. C’était il y a Ă  peine un mois. Ils sont trois: ThĂ©odore Sivel, Joseph CrocĂ©-Spinelli et Gaston Tissandier.

Et le père de Pierrot avait ajouté:

– Tu te rends compte qu’ils Ă©taient partis, ce jour-lĂ  aussi, de l’usine de La Vilette en fin d’après midi et qu’ils ont passĂ© presque vingt-quatre heures dans leur nacelle en osier avec deux autres collègues. Ils avaient fini par se poser dans les Landes, au-delĂ  du Bassin d’Arcachon! Tu vois oĂą c’est, mon Pierrot?

– Oh, oui, c’est vachement loin! Vers Bordeaux, non? Et aujourd’hui, jusqu’oĂą ils vont monter, tu crois?

-Ah, ça, on le verra demain dans le journal, mon gars.

Les journaux du lendemain, hélas, ne furent pas ceux de la fête attendue, ces journaux dont Pierrot avait tellement hâte que son père lui fasse la lecture. Mais ils furent ceux d’un drame dont le seul rescapé fut Gaston Tissandier. Pour tout dire un miraculé, dont le témoignage devait bouleverser la France entière.

Ce fut donc par des obsèques nationales que le gouvernement décida d’honorer la mémoire des deux membres d’équipage qui avaient laissé leur vie dans l’aventure.

Ce jour-là, dès le début de la matinée, une foule immense commença à se rassembler aux abords de la Gare d’Orléans (l’actuelle Gare d’Austerlitz). Le père de Pierrot avait mis un point d’honneur à faire vivre à son fils ce moment de « communion patriotique », comme l’écrivit un journal de l’époque. Ayant parmi ses relations un ancien copain de régiment, employé à la Compagnie des Chemins de Fer d’Orléans, il put même, en traversant grâce à lui les bureaux du fret, accéder au saint des saints par une porte de service. Et ce fut ainsi qu’ils se retrouvèrent dans la cour principale de la gare où stationnaient, l’un derrière l’autre, deux corbillards imposants: chevaux drapés de velours noir, cochers en tenue de première classe avec bicornes et uniforme d’apparat, habitacles festonnés de draperies noires et argent. Pierrot serrait très fort la main de son père, impressionné par la scène et par l’ambiance, mais de peur aussi d’être happé par l’affluence.

Et puis lentement, dans un silence impressionnant, troublé seulement par le martèlement des sabots des chevaux sur les pavés de bois parisiens, le cortège se mit en marche, rejoint immédiatement par la marée humaine rassemblée sur le Boulevard de l’Hôpital. Ce furent ainsi plus de dix mille personnes qui s’engagèrent sur le Pont d’Austerlitz. Et ce fut à ce moment là, juste avant d’atteindre le Quai de la Rapée, que Pierrot demanda à son père:

– Dis Papa, pourquoi est-ce qu’ils sont morts, les deux aĂ©ronautes?

– Parce que leur ballon est montĂ© trop haut, mon Pierrot. Quand tu montes trop haut, tu n’as presque plus d’air pour respirer. Et pourtant ils avaient chacun, en cas de danger, un gros ballon attachĂ© Ă  la nacelle, muni d’un tube en caoutchouc pour pouvoir aspirer une bonne bouffĂ©e d’un air très pur, encore plus pur que celui que nous respirons en ce moment.

– Et comment ils ont fait pour monter?

– Ils avaient chargĂ© dans la nacelle des sacs de sable très fin (plusieurs centaines de kilos!) et ils les vidaient progressivement par dessus bord pour allĂ©ger le ballon.

– Au dĂ©but, tout allait bien, alors?

– Oh oui! Tout allait bien! Ils montaient Ă  peu près de deux mètres par seconde. Ils se sentaient heureux, sĂ»rs de rĂ©ussir. Ils s’extasiaient devant le panorama. Ils plaisantaient. Mais leurs ennuis ont commencĂ© Ă  5000 mètres.

Après avoir longtemps piétiné, ils s’étaient enfin engagés dans le Boulevard Diderot. Pierrot se serra un peu plus contre son père, sitôt passée la Gare de Lyon, tellement la foule grossissait. Mais le destin tragique des aéronautes continuait de le hanter. Ils les imaginait montant régulièrement, sans anicroche, se rapprochant du but à atteindre, de la victoire. Ilvoulait savoir comment le drame était arrivé, brusquement, comme ça, sans crier gare, à 5000 mètres d’altitude.

– Ça s’est passĂ© très vite, mon Pierrot. Ils continuaient de jeter du sable, les rayons du soleil chauffaient l’enveloppe du ZĂ©nith: la vitesse s’est accĂ©lĂ©rĂ©e brusquement et ils se sont retrouvĂ©s Ă  7000 mètres! Tu te rends compte! Le rescapĂ©, Monsieur Tissandier, en a parlĂ© dans le journal. Attends, il est dans ma poche, je vais retrouver l’article. VoilĂ , c’est Ă  la deuxième page:

«Monsieur Tissandier témoigne: j’ai respiré le mélange d’air et d’oxygène et j’ai senti en effet tout mon être déjà oppressé se ranimer sous l’action de ce cordial.»

– Alors les autres ont dĂ» faire pareil?

– Oui mais malheureusement, ils avaient beau respirer de plus en plus souvent l’air de leurs rĂ©servoirs, ils se sentaient de plus en plus mal. Or, ils voulaient absolument dĂ©passer les 7300 mètres du prĂ©cĂ©dent record. Mais ils s’endormaient, se rĂ©veillaient, se rendormaient de nouveau. Leurs cĹ“urs « battaient la chamade », comme dit PĂ©pĂ©. A 7500 mètres, ils ont eu encore la force de se faire un signe. « D’accordon tente le coup: on vide d’autres sacs ». Monsieur Tissandier a voulu leur crier: «ça y est, nous sommes Ă  8000 mètres». Mais il n’est pas arrivĂ© Ă  parler. Aucun son ne sortait de sa bouche. Les autres Ă©taient affalĂ©s au fond de la nacelle. Alors il s’est endormi Ă  son tour.

Pierrot resta silencieux un très long moment, avançant ou piétinant au rythme de cette foule qui l’emportait malgré lui. Comme le Zénith avait emporté ses trois prisonniers, pensa-t-il brusquement. Car une image l’obsédait: celle de Gaston Tissandier, enfermé dans la nacelle d’un ballon devenu fou.

Lorsqu’ils arrivèrent Place de la Nation, la foule convergeait de tous les côtés: du Boulevard de Picpus, du Cours de Vincennes, silencieuse, recueillie, en rangs serrés, toutes classes sociales mélangées. Des ouvriers en casquettes et pantalons de velours, des femmes du monde chapeautées, des grisettes « en cheveux », des bourgeois exhibant cravates, melons et cannes à pommeau. Sans compter une foule d’enfants de tous âges, venus rendre hommage eux aussi aux « héros des temps modernes » dont les exploits et le courage leurs avaient été vantés par leurs instituteurs, les hussards noirs de la République. Du coup, les rangs s’épaissirent encore un peu plus et Pierrot plongea sa petite main au tréfonds de celle, rassurante, de son père dont il connaissait tous les replis. Il se sentait bouleversé par ce qu’il vivait. Ce qui ne faisait qu’augmenter sa soif d’en savoir plus.

Il posa l’ultime question qui le hantait.

– Pourquoi Monsieur Tissandier n’est pas mort comme les autres?

– On peut simplement dire que c’est un miraculĂ©, mon Pierrot. Le ballon s’était mis Ă  descendre Ă  toute vitesse, la nacelle Ă©tait balancĂ©e dans tous les sens. Ça l’a rĂ©veillĂ©. Il a vite rejetĂ© du sable pour le ralentir. Le ballon est remontĂ© un peu. Il en a profitĂ© pour essayer de porter secours Ă  ses amis, mais il Ă©tait trop tard. L’un avait la figure noire, les yeux vitreux, la bouche ouverte remplie de sang; le second avait les yeux fermĂ©s et les lèvres ensanglantĂ©es. …

– Alors qu’est-ce qu’il a fait?

– Il a vidĂ© les deux derniers sacs de lest pour freiner le ZĂ©nith qui s’était mis Ă  nouveau en descente et, en fait, il a Ă©tĂ© sauvĂ© par son couteau. Il a rĂ©ussi Ă  le retrouver et il a coupĂ© la ficelle qui maintenait enroulĂ©e la corde de l’ancre. Tu vois: comme sur un bateau. Mais l’ancre a eu du mal Ă  «accrocher», comme disent les marins, et le choc avec le sol a Ă©tĂ© très violent. La nacelle Ă©tait traĂ®nĂ©e par terre. Heureusement il a rĂ©ussi Ă  ouvrir la « soupape »de gaz, ce qui a dĂ©gonflĂ© le ballon qui est allĂ© s’éventrer contre un arbre.

– Ça s’est passĂ© oĂą?

Dans l’Indre, à 250 kilomètres de Paris à vol d’oiseau, vers quatre heures de l’après-midi.

– Et, est-ce qu’on sait finalement jusqu’oĂą ils sont montĂ©s?

– Oui, mon fils. Ecoute bien ça: Ă  plus de 8600 mètres d’altitude!

– Donc, ils avaient gagnĂ©, Papa!!

– Oui, mais deux sur trois ont gagnĂ© au prix de leur propre vie.

– C’est pour ça qu’on dit que ce sont des hĂ©ros?

– Oui, c’est pour ça…

Pierrot avait les larmes aux yeux.

Il s’essuya furtivement contre la manche en drap bleu de la veste de son père.

Au bout de l’Avenue Philippe Auguste, le cimetière du Père Lachaise fut enfin en vue. On estimera qu’à son arrivée sur les lieux, la foule qui composait le cortège avait atteint les vingt mille personnes.

Dieu merci, Pierrot ne fut pas long à retrouver son esprit gouailleur de « poulbot »: il se dit qu’il n’avait encore jamais vu autant de « péquins » en train de défiler dans Paname et qu’il aurait des tas de trucs à raconter sur la prouesse des héros du Zénith, des types vachement gonflés, à ses copains du quartier des Abbesses.

Il n’en reste pas moins que cette journée mémorable le marqua à tout jamais. Elle fit naître en lui une passion qui ne devait plus le quitter: celle de suivre dans la presse, d’abord avec l’aide de son père, le tourbillon de défis, d’exploits, de découvertes, d’innovations, de hardiesses, qui allait rester pour l’Histoire la marque et la fierté de cette fin de 19ème siècle. Et qu’il aurait la chance de vivre en direct.

Ses parents étaient des gens modestes. Pas question, hélas, pour lui de se lancer dans des études supérieures. Mais il était animé par une soif d’apprendre et de comprendre qui lui permit de décrocher un brevet professionnel à sa sortie de « l’école primaire supérieure », comme on disait à l’époque, et dans la foulée, un job de mécanicien dans un atelier de la Porte de Vanves chez un « pays » du Pépé. Au fil des années, il y gagna du galon. Il devint même un spécialiste: les « De Dion-Bouton » et autres « Panhard et Levassor » n’eurent bientôt plus de secrets pour lui.

Mais le véritable tournant de sa vie ne devait intervenir que bien plus tard, par un matin brumeux d’octobre 1906, sur les pelouses du Parc de Bagatelle.

Il faut s’imaginer la scène. Il fait frisquet ce matin-là. Le ciel est gris sur Paris, uniformément gris, sans la moindre esquisse de fissure, le moindre début d’éclaircie. Et pourtant, la foule s’y est donné rendez-vous, loin de se douter que le moment sera historique. Une équipe est en train d’amener sur place, en pièces détachées, une drôle de machine: un « avion » a écrit la presse. Le terme est nouveau. On se le répète d’un air entendu. Pierrot est au premier rang, bien sûr. Mais il n’a d’yeux que pour le « patron »de l’équipe : un dandy à la fine moustache, coiffé d’un curieux chapeau à larges bords retombants, qui dirige le travail de montage. Celui-ci s’avère délicat. Les ailes, composées de caissons blancs, de section carrée, juxtaposés, doivent être fixées à l’avant du fuselage. Cette opération vient d’être achevée, mais une pièce semble donner du fil à retordre, au moment d’intégrer dans la structure la cage grillagée dans laquelle le pilote doit prendre place. Spontanément, sans réfléchir, Pierrot se précipite et propose son aide: il connaît bien, dit-il, ce type d’aléas provoqués au dernier moment par des emboîtements capricieux. D’abord interloqués, les membres de l’équipe s’écartent pour le laisser approcher. Il a déjà repéré la pièce récalcitrante. Il libère le jeu nécessaire au bon endroit, imprime une légère torsion au niveau de la jonction, pèse sur la structure: la pièce se met docilement en place. Tout est rentré dans l’ordre. Deux ou trois compagnons applaudissent. Et c’est alors qu’il croise longuement le regard du « dandy », mi-étonné, mi-souriant, qui lui fait avec le pouce levé le signe qui ne trompe pas: « bravo, mon gars!« .

Une demi-heure plus tard, tout est prêt. Les spectateurs s’éloignent respectueusement. Mais, décidément, il fait carrément froid en ce début d’automne dans le Bois de Boulogne. Le « dandy », qui est monté à bord, est obligé de faire chauffer son moteur longuement, alors que le silence s’est fait dans la foule, parmi laquelle grands et petits ne quittent pas des yeux le drôle d’engin que les journalistes ont surnommé le « canard », en raison de sa silhouette. Pendant ce temps, Pierrot a couru vers l’avant de la « piste ». Il a bien fait: le pilote vient de mettre les gaz. Au bout de cent mètres à peine de course d’élan, l’engin décolle.

Pierrot, comme des dizaines de spectateurs, se jette alors au sol pour vérifier que l’appareil « vole »: Oh, mon Dieu, il est bien en l’air! Il rit! Il pleure! La foule hurle. A environ trois mètres « d’altitude », l’engin parcourt ainsi une bonne soixantaine de mètres avant de se reposer brutalement sur la pelouse. Le spectacle est tellement stupéfiant que le public se précipite sur l’habitacle pour en extraire le pilote et le porter en triomphe.

C’est au moment où il est passé devant Pierrot et l’a tout de suite reconnu, que l’inattendu s’est produit. Il lui a lancé en riant:

– Tu as de l’or dans les doigts, l’ami. Passe nous voir demain Ă  l’atelier! Surtout, n’oublie pas!

– Vous pouvez compter sur moi, Monsieur Santos-Dumont!

Ce fut ce jour-là qu’Alberto Santos-Dumont, brésilien de naissance mais parisien d’adoption, remporta, sous le contrôle de l’Aéro-Club de France le « Prix Archdeacon », récompensant le premier homme ayant réussi à faire voler une machine à moteur sur une distance de plus de vingt cinq mètres.

Et que Pierrot, pour sa part, vit s’entrouvrir, enfin, les portes de son nirvana.

Jean-Claude MANARANCHE

Rochefort-du-Gard, novembre 2013